mercredi 22 juillet 2020

16. Commotion

Je fus frappé de plein fouet par l'onde de choc, car je m'étais bien trop approché du brasero, dans ma hâte de ne pas être exposé trop longtemps à la menace des créatures rampantes. Je ne sentis qu'un coup violent à la tête, puis tout devint noir, et je tombai, tombai et tombai...

J'avais pénétré en un lieu où les sensations n'existaient pas, et pourtant, je vis d'innombrables formes, je perçus d'infinies et sublimes variations aux couleurs que je connaissaient ainsi que d'autres qui m'étaient inconnues, j'ouïs des mélodies aux notes qui s'étalaient par-delà les abysses du temps, je frémis, autant de peur que de plaisir, alors que des entités improbables se faufilaient tout au long de mes membres et dans mes orifices. Je vis naître et mourir les étoiles et les galaxies, je subodorai des parfums exquis et terribles, je fus pris à témoin de l'apogée et du déclin d'empires et de mondes sis à d'impossibles distances. J'en pleurai et j'en ris, je voulus vivre à jamais et mourir dans l'instant. Ma chute dans cette obscurité saturée de toutes les modalités sensorielles imaginables perdura un temps que je ne saurais appréhender, un temps distendu, tendant vers l'éternité.

Alors, à la toute fin de cette épopée au-delà de la vie et de la mort, je distinguai deux choses, ou plutôt, une seule et même chose, dont les deux facettes m'emplissent encore d'étonnement et d'une indicible frayeur. Je tremble, à l'intérieur du casino, rien que d'y repenser et c'est tout comme si je me tenais au bord du même gouffre qui a failli me dévorer. Tout d'abord, je vis les innombrables objets informes de cet étrange rêve coalescer, prendre une forme de plus en plus définitive, que je pus nommer sans la moindre hésitation: je voyais les tubes innombrables du multivers dans leur incroyable enchevêtrement. Ils étaient si anciens! Toutefois, alors que je les observais, empli d'un émerveillement sans bornes, j'avais sans cesse l'impression d'être incapable d'établir un foyer et d'en avoir une image nette. Je m'employai à concentrer toute mon attention sur cette tâche pourtant simple et c'est alors que les tubes se mirent à émettre ce que je ne peux que qualifier de luminosité ténébreuse, avant se devenir d'immenses tentacules qui tentèrent subitement de se saisir de moi.

À bien y penser, cette expérience terrifiante, bien plus que la commotion subie lors de l'explosion, pourrait bien expliquer mon amnésie depuis le naufrage, et les migraines qui deviennent de plus en plus fréquentes à mesure que je m'exténue à creuser les abîmes de mon souvenir tout en essayant de de ne pas sombrer dans l'entité qui a tenté de s'emparer de moi à cet instant. Je crois avoir échappé à un destin plus funeste que la mort elle-même, sans pouvoir vraiment l'expliquer. Une partie de mon esprit essaie de me protéger de moi-même, et de cet être d'obscurité, de peur et de tentacules.

Lorsque j'ouvris les yeux, après ce qui sembla une éternité, j'étais couché dans un lit très moelleux. Je sentais la chaleur du soleil caresser ma peau. Malgré cela, je tressaillis, comme si un froid que la lumière du jour ne pouvait pas dissiper s'était logé au plus profond de mon âme. Je voulus me relever, mais une main ferme, quoique empreinte d'une certaine douceur, m'en empêcha.

Omblé, les traits tirés, me sourit faiblement et son visage exprimait un grand soulagement. "Il s'est finalement réveillé!" dit-il à une personne hors-champ.

J'entendis des pas. Je n'eus guère besoin de tourner ma tête en direction du bruit; je vomis tripes et boyaux quand mon nez reconnut Prépulle. "Content que tu sois revenu parmi nous, mon garçon. Nous avons bien failli te perdre!" s'exclama mon nauséabond tuteur.

jeudi 21 mai 2020

15. Bye bye Bobignon

Flatulie subissait l'assaut d'une crampe particulièrement pénible, mais elle parvint néanmoins, malgré ses traits ravagés par la souffrance et ses yeux emplis de larmes, à me désigner une petite porte coulissante sous le banc du cocher, banc qu'il nous était par ailleurs impossible d'utiliser dans notre état actuel; nous étions pliés en deux sur la plateforme de la charrette depuis les premières crampes. Avec mille précautions, de manière à ne pas briser le rythme de l'alternance de nos flatuosités en relâchant mes sphincters par un mouvement inopportun au mauvais moment, ce qui aurait eu de funestes conséquences pour notre périlleuses entreprise, je rampai avec une extrême lenteur, portant une attention particulièrement aiguë à la disposition interne de mon organisme, à chaque minuscule signal provenant de mon esthésie proprioceptive ravagée, je rampai, donc, jusqu'au cabinet et j'en ouvris la porte d'un geste qui me sembla durer une éternité.

Le compartiment contenait un brasero, duquel émanait une chaleur presque réconfortante. Je sais bien qu'un chat ne peut sourire, mais le regard de Nusse à cet instant était impitoyablement souriant, je pourrais le jurer. Il anticipait ce qui allait venir avec délice, de toute évidence. Il me faut bien lui accorder que pour un chat, il était bien spécial, et qu'il vécut avec nous une aventure hors du commun. De toute façon, la viscosité corrompue de Bobignon semblait ne pas avoir sur lui la moindre prise. Il ne pouvait que profiter du spectacle ridicule que constituait notre tentative d'échapper à un milieu de vie duquel il s'accommodait somme toute fort bien.

Il ne me fallut guère longtemps pour saisir ce qu'il me restait à faire, dans toute son abominable dangerosité. Je me mis à trembler de tout mon être, autant à cause des muscles intestinaux sollicités jusqu'à leur point de rupture que de la peur. Mon désir de quitter cette ville infecte vint toutefois me fournir l'élan et le courage nécessaires à la réalisation de cette ultime étape, qui m'affranchirait une fois pour toutes de cet endroit ignoble - du moins, c'est ce que je croyais, assez naïvement, à cette époque.

Je profitai du fait que mon tour pour le relâchement venait tout juste de passer, ce qui m'octroyait, avant que la pression dans mes boyaux n'atteignît à nouveau un seuil critique, quelques brefs instants de clarté et une liberté de mouvement inouïe, pour disposer le brasero à l'arrière de la charrette, au milieu, de manière à ce que nous pussions tous deux l'atteindre d'où nous gisions. Nous dûmes alors altérer peu à peu nos cadences respectives, pendules flatulents que nous étions, pour nous synchroniser et diriger un jet commun exactement au même instant vers le brasero. Nous jouions le tout pour le tout; la moindre erreur de calcul, la moindre déviation angulaire, la moindre inexactitude de force centripète, la moindre imperfection dans la réserve du prévôt, la moindre défaillance de nos sphincters... il y avait tant de détails qui pouvaient faire en sorte que notre bouclier gazeux défaillît et nous exposât trop tôt ou trop longtemps, alors que nous retenions nos flatulences pour le feu d'artifice final. D'ailleurs, de toute évidence, même le minutage le plus subtil de notre part n'allait pas sans risques. La dernière phase du cycle nous exposait durant quelques secondes; il fallait seulement espérer que la déflagration se produirait avant qu'une des formes rampantes ne puisse ajouter nos membres à sa macabre collection.

Flatulie me donna, du fond de son regard, le signal.

Ces dernières réminiscences m'ont rappelé l'explosion sur le bateau, qui a dû être la cause du naufrage. J'ai eu brièvement bon espoir que ce progrès soudain me permettrait de retracer les raisons de ma navigation dans cette région du monde, et de recouvrer ainsi des pans de ma vie plus récente, ma vie d'adulte, mais je n'ai eu pour toute récompense que de terribles migraines qui m'ont même empêché de jouer hier soir. Les employés du casino m'en ont évidemment fait l'amère reproche, et j'ai trouvé le filet mignon exécrable et le whisky moins qu'ambrosiaque ce matin au déjeuner. Sans doute, ils se sont vengés de mon absence à la table de jeu en me fournissant des victuailles moins que sublimes.






samedi 14 mars 2020

14. Sur le pont de Bobignon

Me croyant trahi par la sublime réserve spéciale du prévôt de Sabotie, je regardai Flatulie se plier en deux à mes côtés elle aussi. Ses traits avaient beau être distendus par la même douleur aigüe qui me déchirait les entrailles et gonflait mon ventre d'une inquiétante façon, elle parvenait tout de même à sourire. Elle m'intima de tenir mes sphincters bien serrés encore quelques moments, puis elle me fit signe qu'il était temps d'y aller. À quatre pattes, nous supportant l'un l'autre tour à tour selon les oscillations de nos crampes, nous nous rendîmes péniblement jusqu'au chariot. Enfin, nous prîmes place sur la banquette, Flatulie s'empara des rênes et d'un claquement sec, l'âne attelé au chariot reçut l'ordre de s'ébranler. Une série de grincements, qui parvinrent indistinctement à mes oreilles, confirmèrent que nous étions en route.

Ce fut Flatulie qui lâcha enfin, accompagnée d'un prodigieux cri de soulagement, la première flatulence monstrueuse, longue, sonore, foireuse et malodorante. Elle m'expliqua en quelques mots, entre deux crampes, qu'il nous fallait rythmer nos météorisations de manière à demeurer en tout temps entourés d'un nuage de gaz. J'étais, et c'est le moins que l'on puisse dire, quelque peu incrédule, mais cet air menaçant que j'aurais amplement le temps de subir au cours des semaines à venir et qu'elle savait si bien prendre, et que je savais devoir signifier à coup sûr une privation prolongée de la satisfaction de mes désirs sexuels, me fit y penser deux fois avant de chercher un contre-argument quelconque. De toute manière, l'ensemble de mon esthésie, déjà bien trop sollicitée par les événements des dernières heures, avait déjà basculé dans une espèce de catatonie salvatrice. Par ailleurs, la digestion pénible d'une telle quantité de haricots sabotiens, fussent-ils d'un millésime exceptionnel et prélevés un à un par le prévôt avant même qu'ils ne se rendissent au roi, ne m'octroyait guère le loisir d'une activité intellectuelle soutenue; ma conscience soubresoutait entre le néant et la nausée, et je me terrais loin en moi-même, cerné d'un implacable brouillard mental qui avait au moins le mérite d'amoindrir la douleur lancinante  et les odeurs fétides qui me tourmentaient.

Bientôt, Flatulie m'indiqua qu'il était temps de faire mon entrée en scène sur les planches moisies de ce ragoûtant ballet aérogastrique. Si j'avais une seule envie à cet instant, c'était bel et bien de laisser sortir de moi ce gaz comprimé qui me faisait tant souffrir. J'y allai d'une série de flatuosités explosives en rafales brèves mais convaincantes, et le soulagement que j'en éprouvai n'était pas loin, dans sa volupté licencieuse, des orgasmes que j'avais eus grâce à Flatulie, ce qui déclencha en moi une réflexion sur la nature de la souffrance, du plaisir et du désir. Bien entendu, je n'eus pas le loisir d'élaborer cette pensée à bord du chariot (je dis bien "à bord" car Bobignon était si visqueuse que j'avais plus l'impression d'y naviguer que d'y rouler), puisque sitôt que nous en avions fini d'expulser un surplus gazeux, les crampes remettaient l'épaule à la roue pour nous dérober toute velléité philosophique. Néanmoins, ce germe était planté profondément dans mon esprit, et depuis cet horrible épisode, j'ai toujours été incapable de replonger aussi pleinement dans mes sensations, en venant toujours à m'en distancier, à en établir en quelque sorte une cartographie, classant, repérant, arpentant les moindres replis de mon esthésie, au même titre qu'une terre vierge se doit d'être mesurée et délimitée par un esprit logique et rationnel.

Après cette première déflagration, Flatulie, qui entamait un second cycle de ballonnements et qui respirait par saccades - un peu, je le découvrirais plus tard, à la manière d'une femme qui accouche -  prit quand même le temps de me désigner l'étrange phénomène qui se produisait sur notre passage: le nuage brunâtre qui nous entourait scintillait sur son pourtour, à l'endroit même où il croisait le fer avec l'atmosphère corrompue de Bobignon, semblant, ô miracle, la repousser, ou, à tout le moins, la tenir à une distance respectueuse dans d'impressionantes gerbes d'étincelles bilieuses. Ce bouclier gazéiforme constituait donc notre salut, notre ultime rempart contre la dégénérescence de la ville. Je distinguai à quelques pâtés de maisons les contours vagues du pont de Bobignon, puis mon regard choqué s'attarda sur les créatures difformes qui circulaient dans les rues de la ville.

Sans aucun doute, celle à laquelle j'avais échappé en me jetant, grâce au miaulement opportun de Nusse, dans l'antre de Flatulie, devait être l'une d'entre elles. Partout alentour, elles rampaient avec une vitesse prodigieuse, ingérant à peu près n'importe quoi. Ces créatures étaient plus terrifiantes que tout ce que j'avais pu voir ou même imaginer jusqu'à ce jour. Elles présentaient un aspect si singulier, si difficile à appréhender pour l'esprit du jeune homme que j'étais alors - et tout autant pour celui de  l'adulte amnésique que je suis désormais - qu'il n'est pas facile d'en donner une description honnête qui traduise aussi toute leur horreur. Des contours flous et indéfinis, une couleur oscillant entre le gris, le brun et le vert, mais surtout, ici et là, des appendices monstrueux, qui saillaient selon des angles impossibles et qui parvenaient toujours à susciter le maximum de répugnance: mollets, coudes, dentiers, chiens, rats, chaises, horloges, pots de chambre, doigts, roues dentelées, casseroles en fonte, cheveux...

Je compris alors à quel funeste destin j'avais échappé et à quel point j'étais redevable à Flatulie de m'offrir cette chance inespérée de m'enfuir de Bobignon en sa compagnie. L'immense gratitude que j'éprouvais était toutefois asphyxiée par nos flatulences cadencées, par cet incessant va-et-vient des souffrances dues aux crampes et de l'état de béatitude provoqué par le relâchement régulier de mes sphincters.

Le pont, dont la silhouette n'avait d'abord été qu'une esquisse molle et éthérée au loin, déployait à présent sa structure massive devant nous. Le seul hic, c'était que la partie centrale, sur un bon dix mètres, s'était effondrée. Comment parviendrions-nous à franchir cet abîme?

J'entendis un miaulement et je tournai la tête. Nusse, perché derrière nous sur les conserves, me regardait d'un air entendu en se nettoyant la tête à l'aide de ses pattes. Évidemment, il avait déjà compris la seule possibilité qui nous permettrait de franchir le pont de Bobignon.


jeudi 30 janvier 2020

13. La fibre du destin

Nous ouvrîmes donc nos premières conserves avant de quitter l'antre de Flatuile et nous attendîmes que nos sucs digestifs accomplissent leur funeste besogne. Mes capacités cognitives me revinrent peu à peu alors que je mastiquais, et je commençai à comprendre, à mesure que se retiraient les nappes de brouillard qui m'encerclaient l'esprit, en quoi consistait vraisemblablement la stratégie élaborée par Flatulie pour s'échapper de Bobignon.

J'en perdis quelque peu l'appétit, mais nos acrobaties érotiques m'avaient en fait laissé sur une faim dévorante, une faim de répéter ces contorsions, une faim au ventre, une faim de vie. C'était comme si j'avais crevé un abcès nommé Prépulle, une espèce de masse parfumée étouffante qui avait englué mon esprit, car c'était bel et bien mon précepteur qui avait déterminé le déroulement de ma première rencontre galante, et les charmes de Flatulie avaient chassé ce vent marécageux et j'avais pour la première fois respiré l'air du large dans ce misérable taudis bobignonnais.

J'avais opté tout d'abord pour les gourganes vulgariennes, de manière à garder les haricots rouges de la réserve spéciale du prévôt royal de Sabotie pour dessert. Flatulie ne se gêna pas pour m'en faire le reproche, arguant qu'il valait mieux profiter de chaque instant et manger nos meilleures fèves sur-le-champ. Je voulus protester, car toutes les fibres de mon être cartographe s'insurgeaient, puisque je préférais soigneusement planifier et exécuter un plan destiné à recenser un territoire de la meilleure manière qui soit, mais Flatulie ne m'en laissa guère la possibilité; sa main se fraya adroitement un chemin dans mes braies, tandis qu'elle plaquait sa bouche sur la mienne pour y déverser une sublime purée soigneusement mastiquée de choucroute macérovienne vieillie en cuve de fonte impériale. J'explosai presque instantanément dans sa paume, et il me fallut admettre, à contrecoeur, qu'elle avait bien raison. Je rangeai donc les gourganes et j'ouvris une seconde boîte de haricots sabotiens en chignant mentalement (je savais de façon instinctive qu'il eût été hasardeux de manifester mon mécontentement de vive voix), pressentant que je m'enfonçais dans quelque chose de plus visqueux et collant que Bobignon elle-même, mais j'étais par trop inexpérimenté dans les affaires du coeur pour réaliser pleinement que j'avais malgré moi signé un pacte qui me causerait bien des soucis au cours des jours à venir.

C'est alors que les premières crampes m'assaillirent.

mardi 12 novembre 2019

12. Conserves

Couvert de sueur, il me fallut cesser de transférer mécaniquement les petites boites métalliques dans le chariot pour réfléchir quelque peu à ce que j'étais en train de faire. Mon esprit flottait dans une sorte de brume, non pas celle, nauséabonde et visqueuse, de Bobignon, mais plutôt un brouillard ouateux qui irradiait de mon bas-ventre jusqu'à rejoindre les extrémités de mon corps; une sensation de bien-être qui n'était pas non plus celle du tendre souvenir de ma mère, sensation qui demeurait pour l'instant indéchiffrable, et qui de plus se doublait, que dis-je, se triplait d'une sorte d'absence de volonté et d'un sentiment de satiété comme après un bon repas bien gras. Le jour se levait, enfin, ce qu'on pourrait convenir de nommer jour à Bobignon par pur désir d'avoir un quelconque repère temporel, une aube brunâtre et lourdasse, qui traînait le pas, comme refusant obstinément de laisser la place au jour à proprement parler.

Non seulement j'avais accepté d'aider Flatulie à quitter Bobignon, mais apparemment je m'occupais seul du chargement de centaines de conserves. Les étiquettes délavées laissaient deviner un âge vénérable, mais il me fut néanmoins loisible de les déchiffrer: pois chiches d'Escosse, haricots rouges de la réserve spéciale du prévôt royal de Sabotie, gourganes vulgariennes, flageolets françois et choucroutes macéroviennes composaient l'essentiel des provisions que je chargeais avec une sorte de béatitude obtuse, satisfait de cet humble labeur qui, à bien y penser, réduisait l'inimitable cartographe en devenir que j'étais à une pauvre bête de somme sans cervelle. Pourtant, je m'en contentais comme jamais auparavant je ne m'étais contenté d'une tâche. Tous mes soucis - Omblé, Prépulle, Gourmol, le multivers et les séries de tubes, le danger de mort qui collait à chacun de me pas à Bobignon, tout cela n'avait finalement qu'une importance somme toute minime.

Lorsque toutes les conserves se trouvèrent dans le chariot, je rentrai en sautillant et en sifflotant dans l'antre de Flatulie et ce fut le sourire désarmant et chargé de connivence de l'esthéticienne qui me permit de pénétrer dans mes souvenirs de l'heure qui avait précédé mon rude travail de manutention. Un flot polysensoriel d'odeurs, de chuchotements, de sensations inédites, de frissons, de glissements et de viscosités agréables me rappela alors, d'un seul coup et à ma grande surprise, l'expérience ineffable que j'avais partagée avec elle.

J'ai été contraint de m'absenter de la table de jeu pendant quelques minutes (ce que m'a fortement reproché le croupier à mon retour) pour répondre à l'appel brûlant du souvenir de la prodigalité charnelle de dame Flatulie, car je me sentais sur le point d'exploser. J'en ai perdu le fil de mes pensées, et, pendant une bonne heure, ma mémoire s'est tarie. À tout le moins, il est rassurant de constater que certaines de mes expériences furent agréables, et cela laisse présager une accalmie dans la mer houleuse de mon passé.

Quand je parvins à me rappeler la suite des choses, j'éprouvai une amère déception et une certaine nausée; après notre union, étendue à mes côtés, encore haletante et nue, Flatulie m'avait exposé la méthode en laquelle résidait notre seul espoir de quitter Bobignon vivants, puis elle m'avait envoyé charger le chariot avant que mon cerveau ne réussise à assimiler cette information, qui me laissa incapable de partager la couche d'une femme pendant de nombreuses années.

samedi 2 novembre 2019

11. L'antre de Flatulie

Bien que constitué de terre battue, le sol n'était nullement gluant. Je fus, à mon grand soulagement, en mesure de me relever sans m'arracher d'énièmes lanières d'épiderme et de vibrisses. Toutefois, j'étais un brin désorienté par l'aisance surprenante de mon mouvement, puisque, par habitude, j'avais donné un si grand coup pour m'arracher à la succion que j'en avais presque effectué un salto arrière. Il va sans dire que mon séjour dans cette ville maudite fut un facteur déterminant dans le développement de la forte musculature qui m'a si bien servi tout au long de ma vie tumultueuse, et qui m'a probablement permis de rejoindre la rive suite au naufrage, malgré l'épuisement et un état semi-comateux.

Je me souviens si nettement encore de la terreur dans laquelle me plongerait, des années plus tard, la boutique de cette esthéticienne rescapée de Bobignon, qui avait eu la terrible idée d'emmener avec elle un échantillon de la substance visqueuse qui recouvrait tout, et qui fit fureur pour l'épilation des gentes dames de l'aristocratie sabotienne, jusqu'à ce que les autorités parviennent à associer une série de décès inexplicables (doublés d'une puanteur immonde) à une visite récente chez la travailleuse du beau. Il m'arrive encore parfois de me réveiller d'un cauchemar où toute la Sabotie est poisseuse, envahie par la substance qui se reproduisait d'elle-même et semblait de surcroît posséder une certaine forme rudimentaire de conscience, avant de se répandre jusqu'à recouvrir le monde entier et à l'étouffer sous l'atroce linceuil de sa putrescence gommeuse et inexorable. Rien de tel ne survint, mais on ne retrouva jamais l'esthéticienne, ni la substance, ce qui me fait encore à ce jour redouter de grands malheurs. Pire encore, le fait qu'une personne d'une telle inconséquence connaisse le secret des tubes mettait, et continue de mettre en péril le multivers tout entier. Qu'arriverait-il si, par inadvertance, un peu de substance s'échappait alors que l'esthéticienne était en transit dans les tubes? Je n'ose imaginer l'odieuse étendue des dégâts...

Il me fallut donc quelques instants pour retrouver mes repères. La pièce dans laquelle je me trouvais était carrée et basse de plafond. Il y régnait une chaleur réconfortante qui m'enveloppa tendrement tout en chassant l'humidité crasseuse de Bobignon. J'éprouvai alors un sentiment d'amour filial comme jamais auparavant avec Omblé, et un fugace souvenir de ma mère disparue se faufila dans le théâtre de mon esprit délabré: une créature d'une beauté irréelle et chaleureuse à souhait me souriait en me drapant d'une épaisse couverture et en me professant des mots doux. Je m'abandonnai totalement à ce souvenir dans un souvenir et je perdis totalement la notion du temps, si bien que je m'éveillai à même la moquette, pour apercevoir un garde de sécurité penché au-dessus de moi qui me reprochait mon absence prolongée à la table de jeu. Ce fut ma première expérience, ma foi assez dérangeante, avec les périls de la récursivité, surtout quand on se trouve dans un casino.


mardi 4 juin 2019

10. Dans les rues de Bobignon

J'avais décidé de partir à la tombée du jour, car je préférais voir le moins possible la ville. La subir avec mon nez me suffisait amplement. Bobignon était si vile que je ne pouvais qu'imaginer, avec un immense dégoût mais sans pouvoir m'en empêcher, qu'au lieu de nager vers le fonds du puits dans la maison d'Omblé, à Gobières, j'avais plutôt été ingurgité par Prépulle, et que je pataugeais à présent dans ses ignominieuses entrailles farcies de lard. 

Chaque pas était un véritable supplice. Le sol était poisseux, recouvert d'une substance visqueuse et verdâtre. Il me fallait fournir un effort considérable simplement pour soulever mes pieds. Le bruit de succion effroyable produit par cette opération habituellement anodine me donnait le tournis. Des larves blanches s'accrochaient à mes chausses et tentaient de remonter le long de mes jambes, pour accomplir un dessein que j'étais en fort mauvaise posture de leur interdire. Heureusement, Nusse s'en délectait et je pouvais demeurer concentré sur ma marche. Pour rien au monde je n'eusse voulu chuter sur cette surface immonde.

Comme chaque soir, la ville était couverte d'une brume brunâtre épaisse qui engluait mes poumons et me poussait vers des états semi-hallucinatoires proches de la somnolence. Il me fallait pourtant combattre l'envie presque irrésistible de m'étendre pour faire un somme, car cela m'eût sans doute été funeste. Par chance, Nusse, par je ne sais quelle partie de son intelligence, comprenait parfaitement les enjeux auxquels j'étais confronté, et en bon compagon, me mordait gentiment les mollets dès que je me laissais un peu trop aller vers le sommeil.

C'est au cours de cet éprouvant trajet dans l'air vespéral mortel de Bobigon que je remarquai pour la première fois l'aisance déconcertante avec laquelle Nusse parvenait à se mouvoir à mes côtés. Ses pattes ne collaient pas sur le sol et il faisait preuve d'une vigilance impeccable. Les périls de cette ville maudite semblaient n'avoir aucune prise sur lui. Qui plus est, son poil conservait un aspect sain, même si je n'avais pas souvenir de l'avoir vu faire sa toilette, chose qui est pourtant une manie chez ces animaux. Mes propres cheveux me donnaient sûrement piètre allure. Ils se collaient à mon visage, et je devais sans cesse les arracher, ce qui était douloureux.

Gourmol m'avait indiqué la route à suivre pour atteindre le pont de Bobignon. La ville était sise dans une grande île et il n'y avait pas d'autre moyen de la quitter. Même si le magicien avait suggéré qu'il pouvait exister d'autres orifices à Bobignon même, je ne tenais aucunement à les sonder. Ils seraient sans aucun doute infects. S'il existait dans le multivers autant de séries de tubes que Gourmol le pensait, j'en découvrirais d'autres ailleurs, voilà tout. Cela lui donnerait d'autant plus le temps de réparer son erreur, et la pestilence qui écrasait la ville ne serait plus là. Je pourrrais alors en explorer les orifices tout à loisir. J'avais trouvé étrange que le pont fût la seule issue possible, mais Gourmol m'avait assuré que le brouillard qui enveloppait la ville avait depuis un bon moment fait pourrir toutes les embarcations. Le pont de pierre était ma seule chance.

J'avançais dans une ruelle à peine assez large pour laisser passer deux hommes de front quand j'entendis le premier beuglement, tout à la fois pathétique, saugrenu et terrifiant. J'avais scrupuleusement mémorisé le chemin que m'avait indiqué Gourmol, et mon aptitude naturelle à la cartographie m'avait permis d'en faire un plan mental. Pourquoi alors me trouvais-je dans cette impasse? Le deuxième beuglement était plus près, mais je distinguais à peine mes mains dans cette purée de pois. Mes jambes ne m'obéissaient plus. La terreur me paralysait. Le bruit d'un objet très lourd glissant sur le sol s'accompagnait d'un son qui faisait à la fois penser à la déglutition et au vomissement. Quelle horrible créature rampait vers moi? Comment pouvait-elle faire ces deux choses en même temps?

Ce fut le miaulement de Nusse qui rompit l'envoûtement et qui me sauva. Le chat se trouvait quelque part sur ma gauche. Sans hésiter, je me précipitai dans cette direction. J'entendis un craquement mou alors que je défonçais une porte en bois pourri. Je m'étalai de tout mon long sur un plancher de terre battue. Nusse vint me lécher le visage en ronronnant. Dehors, la créature continua son chemin, beuglant de temps en temps. Les cris atroces d'agonie que j'entendis quelques minutes plus tard confirmèrent l'horrible destin auquel je venais à peine d'échapper.

Ces souvenirs m'ont perturbé à un point tel que j'ai épongé mes premières pertes au casino ce soir. J'étais incapable de me concentrer et de suivre les principes appris dans les livres de Gourmol. Je n'avais jamais été terrorisé à ce point de ma jeune existence. Je redoute ce qu'il me reste à découvrir entre ce moment et ma présence ici. Néanmoins, j'espère que toutes mes expériences n'ont pas été aussi traumatisantes. J'ai dû découvrir une foule d'endroits magnifiques. J'espère que j'ai fini par retourner à Bobigon, et que Gourmol a réparé son erreur. J'éprouve une grande sympathie pour le magicien, même après toutes ces années. Il a peut-être été mon seul véritable père, après tout. Quoi qu'il en soit, j'ai eu une idée qui me permettra peut-être de sortir d'ici, le moment venu: et si je perdais tout mon argent? Je doute qu'on me laissera rester ici si je suis sans le sou! Le seul hic, avec cette idée, c'est que je ne sais pas d'où provient l'argent avec lequel j'ai misé le premier soir. Il était là, devant moi, et mes souvenirs sont un peu flous. Je venais de m'éveiller sur la plage et de pénétrer dans l'édifice. Portais-je alors l'argent sur moi? Par les moustaches de l'archiduc! Tout est si embrouillé...

16. Commotion

Je fus frappé de plein fouet par l'onde de choc, car je m'étais bien trop approché du brasero, dans ma hâte de ne pas être exposé t...