vendredi 1 octobre 2021

20. Moussaillon

Flatulie parut d'abord contrariée que je l'eusse rattrapée in extremis, puis elle s'esclaffa. "Eh bien, on dirait que tu vas découvrir la Sabotie, mon garçon!" me dit-elle. Je me mis en colère, car elle avait pris la fâcheuse habitude de me parler de la même manière qu'Omblé et Prépulle. Je trouvais cela infantilisant, surtout que j'étais peut-être le père de son enfant! 

Très vite, toutefois, elle cessa de me prêter attention. Le mal de mer la rendait très souffrante, d'autant plus que sa grossesse n'était pas non plus de tout repos. Les attentions des marins, d'abord très insistantes et régulières, déclinèrent au fil de semaines, à mesure que son ventre enflait et que des relents de vomissures émanaient en permanence de son corps qui grossissait, semble-t-il, de partout. Ses seins, déjà gros en temps normal, étaient devenus tout à fait énormes. Malgré ses vomissements répétés, elle mangeait comme une ogresse et le capitaine n'eut d'autre choix que de rationner l'équipage. 

Les jours et les semaines passèrent. Mon émerveillement initial avait cédé à un ennui pénible à supporter. Rien n'est plus monotone que l'étendue infinie de la mer, pareille à elle-même jour après jour. J'eus néanmoins l'occasion de me garder occupé. J'avais remarqué que les marins, tout autant qu'ils délaissaient Flatulie, s'intéressaient de plus en plus à ma personne. J'en fus d'abord flatté; je leur racontai fièrement comment j'étais le fils du grand cartographe Omblé de Gobières, et mes aventures à Bobignon les fascinèrent, enfin, c'est ce que je crus. Pourtant, je décelai bientôt, sous leur apparente bienveillance, des regards de plus en plus insistants et des allusions désagréables, dont le sens m'échappait en grande partie mais dont je redoutais les aboutissements. Lorsque j'en fis part à Flatulie, elle m'avisa, entre deux reflux gastriques, que je ferais bien de développer ma musculature tout en évitant les commissions dans les cales. Je ne saisis pas tout à fait ce qu'elle voulait dire, mais l'ennui me tiraillait et je passai des heures innombrables à récurer le pont, bien en vue du capitaine. Je parvins à devenir son protégé, car il avait découvert que j'étais instruit et il pouvait donc me dicter son journal de bord, au lieu de le rédiger lui-même.

J'obtins alors le double avantage d'une forte constitution, ce qui me servirait à de nombreuses reprises au fil des années, et l'estime du capitaine. Je devinai le sort qui eût autrement été le mien lorsque d'autres moussaillons montèrent à bord lors d'un ravitaillement dans un atoll dont j'ai oublié le nom. Après quelques jours, je remarquai qu'ils ne portaient plus une simple culotte, mais une espèce de couche composée de plusieurs lanières de tissu.

Je passai de longues heures à méditer ma situation. Omblé m'avait confié une mission et j'avais échoué lamentablement, car bien que j'eusse rattrapé Flatulie, je n'avais tout de même pas été en mesure d'empêcher sa fuite. Je m'imaginais mal la forcer à m'accompagner pour un éventuel retour à Gobières. Il faudrait de toute évidence l'abandonner, elle et l'enfant qu'elle portait, à son propre sort. Qu'adviendrait-il ensuite de l'enfant, qui serait mon fils ou mon demi-frère? Mais l'appel de l'aventure résonnait en moi! 

Depuis Bobignon, j'avais acquis un désir insatiable de découvrir de nouveaux endroits exotiques. Le temps passé à Gobières, engoncé dans la routine, m'avait été insupportable. Seuls les charmes de Flatulie m'avaient, un temps, empêché d'admettre que mon destin se situait sur les routes et les mers de ce monde. Le soir, lorsque le sommeil tardait à venir, je passais de longues heures à contempler la carte de Gobières que mon père m'avait remise. J'avais passé presque toute ma vie dans les limites étroites de la cité, sans vraiment m'en rendre compte. Puis mon séjour chez Gourmol m'avait ouvert les horizons infinis du multivers. 

Plus j'étudiais la carte de mon père, plus ma résolution de fonder un nouveau genre de cartographie, basé sur les faits et la raison, m'obsédait. En effet, ayant vécu toute mon enfance à Gobières, j'étais bien au fait que la plupart des indications sur la carte d'Omblé étaient non seulement souvent imprécises, mais parfois carrément fausses. Par exemple, il n'y avait pas de monstre marin échoué dans le port, tout au plus un ivrogne aux flatulences insidieuses et sonores sous le Grand Quai. Il réalisait ses cartes selon l'ancienne méthode, grâce aux rumeurs, aux racontards, aux ouï-dire et aux légendes. Qu'un enfant puisse relever autant d'erreurs d'un bref coup d'oeil m'était inadmissible.

Mon projet n'avait toutefois rien de simple. Tout d'abord, il me faudrait sillonner les mers et les chemins du monde incessemment, ce qui, en soi, m'apparaissait tout à fait désirable. Toutefois, comment mesurer avec précision la distance entre deux lieux et ainsi établir une carte précise et véridique? Je pressentais que l'étendue sans fin de l'océan, contemplée en cherchant la solution, constituerait le gros du problème. Certes, on peut bien marcher entre deux villages en utilisant un bout de bois ou de corde et rabouter le tout avec une arithmétique relativement simple. Il suffisait d'admettre que l'ancienne méthode cartographique comportait des failles gigantesques, et les idées affluaient immédiatement. Mais la mer? Comment mesurer une telle étendue, sans le moindre repère à l'horizon de tous les points cardinaux? Il me faudrait, admis-je, inventer les outils qui rendraient ma tâche possible, ou à tout le moins, en découvrir en des contrées lointaines qui pourraient se prêter à un tel exercice ou servir d'inspiration à une invention de mon cru. 

Un beau matin dégagé, la vigie s'écria: "Terre en vue!"

Peut-être trouverais-je une amorce de réponse à mes problèmes en Sabotie?


jeudi 11 février 2021

19. Persiennes de l'âme

Les semaines qui suivirent mon retour à la maison furent tout d'abord très déconcertantes. Au cours de mon voyage dans le multivers, quelque chose avait changé en moi: j'étais devenu un homme, de plusieurs façons. Bien entendu, j'avais vogué sur les flots de la volupté aux côtés de Flatulie, mais j'avais aussi eu à faire preuve de courage; j'étais parvenu à me hisser hors de Bobignon, cette immonde fosse gluante et malodorante. J'avais aussi affronté une créature innomable, impensable, hors de toute norme, et j'avais survécu. Je n'étais pas sans ressentir une certaine fierté lorsque, le soir, je m'endormais à repensant à mes aventures des derniers mois.

Toutefois, je devais à nouveau assumer mon rôle de fils, et qui plus est, de jeune garçon soumis à l'autorité d'un père sévère et d'un précepteur nauséabond. Certes, Omblé me traitait avec plus de prévenance qu'auparavant; je semblais avoir une existence plus que théorique dans la sphère de ses pensées, mais je crois qu'il s'inquiétait surtout, et qu'il avait la ferme intention de me garder à l'oeil. Prépulle, quant à lui, me gourmandait sur mes rêveries incessantes. J'étais incapable de me concentrer sur les matières qu'il enseignait, et pour une fois, son odeur écoeurante n'était pas en cause, enfin, pas totalement; et il semblait même en éprouver un certain ressentiment. Je compris que, loin de lui causer de la gêne ou la moindre honte, les émanations pestilentielles qu'il dégageait étaient pour lui une source de fierté profonde. Tout cela, bien entendu, s'éclaira davantage lorsque j'appris qu'il était le fils cadet d'un noble macérovien qui était l'un des plus grands exportateurs de choucroute au monde, mais j'anticipe.

Il était évidemment hors de question que je dormisse avec Flatulie. Même si notre connivence et notre concupiscence ne faisaient pas le moindre doute, toute la maisonnée fit semblant du contraire. On lui donna sa propre chambre, à l'autre bout de la maison. Je n'eus pas le moindre soupçon pendant les premières nuits; il aurait été saugrenu de penser que j'avais la moindre raison de m'inquiéter, étant donné que je les passais clandestinement dans ses bras, à constater qu'elle n'avait rien perdu de ses talents et de son ardeur. Pourtant, après quelques semaines, où le doux refuge de la première femme que j'eusse connu semblait le seul vestige de mon odyssée multiversienne qui demeurât palpable et moelleux, alors que déjà s'estompait mes souvenirs de Bobignon, Gourmol et Nusse, écrasés par la monotonie de journées ennuyeuses et pluvieuses d'un automne quelconque à Gobières, elle me refusa sa couche sans raison valable. 

Je n'eus alors plus la moindre quiétude. Le sommeil me fut interdit, et je passai mes nuits à revoir notre dernier baiser, ma dernière éjaculation monstrueuse dans sa bouche débordant de mes effusions d'amour et je retournais chaque instant, chaque couinement et chaque craquement d'une machoire portée au-delà de ses humaines limites encore et encore dans mon esprit torturé: qu'avais-je donc fait qui aurait pu causer ce revirement brusque et inattendu, alors que la nuit précédente nous étions encore unis jusqu'au bout de l'extase et de sa gorge?

La réponse fut le choc le plus terrible de toute ma jeune existence. Ce n'est pas que je n'eus pas été capable de la concevoir, de la prédire, de me la représenter jusque dans ses moindres détails, bien avant que je n'en tins la preuve irréfutable entre mes mains. Non, j'étais un cartographe, et l'étendue de mes pouvoirs imaginatifs m'avait permis de construire une représentation rigoureusement exacte, un quadrillé tridimensionnel de la situation qui aurait laissé même le roi des idiots retrouver son chemin les yeux fermés au beau milieu d'un blizzard. Non, je savais très bien à quoi m'attendre sans même avoir récolté le moindre indice. Évidemment, j'aurais dû être plus attentif, et admettre que j'étais bien un homme désormais, et que les hommes, les hommes, eh bien, ils font ce qu'ils font sans se soucier des autres hommes. Comment avais-je pu être aussi naïf et ne pas remarquer que cet autre bout de la maison, c'était celui où, évidemment, logeait aussi mon père, le soi-disant grand cartographe de l'âge classique Omblé de Gobières?

La nuit où je surpris Flatulie quittant l'antre de mon paternel, une chandelle à la main pour retrouver son chemin dans l'obscurité silencieuse d'une nuit trop calme, et que j'entrevis ce miroitement mat caractéristique à la commissure de ses lèvres, je chavirai et je fis naufrage sur les rives de la jalousie meurtrière. Je passai les journées, puis les semaines, qui suivirent à imaginer de quelle façon j'allais assassiner mon père pour lui reprendre ma femme: coup de couteau, poison, chute mortelle, explosion gastrique par ingestion d'une trop grande quantité de haricots issus de la réserve spéciale du prévôt de Sabotie... ce n'étaient pas les moyens qui manquaient, et mon imagination produisait chaque jour une nouvelle façon plus cruelle de mener à bien mon projet meurtrier. Parfois j'intervertissais l'ordre: d'abord mon père serait témoin de la mort à petit feu de Flatulie, d'autres fois, c'était elle qui le regarderait crever dans d'atroces souffrances.

Puis, tout cela n'eut plus la moindre importance, quand, plusieurs semaines plus tard, il devint évident que Flatulie était enceinte.

J'allais être père! Ou bien... j'aurais un demi-frère ou une demi-soeur.  Saurais-je jamais laquelle de ces deux possibilités constituerait la vérité? Étrangement, les deux perspectives s'étaient comme hissées hors du champ de ma jalousie, tout était pardonné à Flatulie et Omblé, et je me demandais bien ce que nous réservait l'avenir. Un petit être tout neuf allait venir dissiper la monotonie d'un hiver qui s'annonçait long et ennuyeux. La maison résonnerait de ses cris et de ses rires, et pour une fois mon père et moi aurions un but commun, n'est-ce pas?

Je n'aurais pas dû être surpris quand Flatulie fit ses bagages puis s'en alla sans même me dire adieu. Ce fut peut-être le coup que j'accusai le plus durement, et il me fallut de longues années pour apprécier la sagesse d'Omblé à ce moment-là. La présence de Flatulie dans notre maison faisait déjà scandale dans la société gobiéroise; sa grossesse ne manquerait pas de nous faire perdre toute légitimité auprès des nobles et des bourgeois, et nous dépendions d'eux pour les lucratifs contrats d'art illustratif de mon père, qu'on nommait encore erronément, à cette époque, cartographie.

jeudi 3 décembre 2020

18. Courbes


La femme a fini par me laisser seul sur le toit, sans que je remarque son départ. Combien de temps ai-je passé, perdu dans mes pensées, à voguer sur les flots obscurs de mes réminescences? Ici, l'air frais et salin du large me fouettait le visage et me rappelait Gobières. La nuit était moite et j'ai bu jusqu'à m'endormir tout habillé à la belle étoile. À mon réveil, malgré une migraine infernale, j'avais l'esprit plus clair que depuis un bon moment. J'ai regardé l'océan, puis je me suis demandé ce qu'un casino pouvait bien faire ici, sur cette île tropicale perdue au beau milieu de nulle part. 

Une faim dévorante a fini par me convaincre de retourner à l'intérieur et il n'a pas fallu bien longtemps pour que l'atmosphère feutrée et l'absence de perspective des salles de jeu m'hypnotise à nouveau. Les nouvelles machines que j'ai découvertes à mon retour sont dotées d'un magnétisme incroyable. L'écran tactile, les animations subtiles, et la panoplie de jeux qu'elles offrent me permettent de m'abimer totalement dans un étrange ballet, où je perds notion de moi-même. Je deviens en quelque sorte un avec la machine, et les dernières journées, voire semaines ont passé en un clin d'oeil. Je préfère plonger dans cette sorte de transe à l'effort considérable que la reconstruction de ma mémoire exige. Devant ces écrans magiques, je peux m'oublier. 

À mon retour d'une rare (et précipitée) pause à la salle de bains, j'ai hésité un instant avant de reprendre ma dialectique jouissive et annihilante avec la machine. Je me suis efforcé de continuer à suivre le fil de mon passé, au moment de mon retour de Bobignon. J'ai éprouvé une grande difficulté à mettre de l'ordre dans mes pensées, tant le récit de ce qui m'est arrivé dans cette ville étrange me semble échevelé et invraisemblable. Avant, tout semblait aller de soi: la relation entre mon père et moi était tendue, mon précepteur empestait d'une odeur pestilentielle, j'aimais explorer notre immense demeure à Gobières, je me destinais à la profession de cartographe en opposition aux principes du paternel lui-même cartographe de renom... puis survint cet hurluberlu, Gourmol, ses balivernes sur les tubes du multivers, son chat étrange, les créatures innomables qui rampaient partout dans la ville, la réserve spéciale du prévôt de Sabotie, les incroyables talents gutturaux et labiaux de Flatulie...

Avais-je fabulé, inventé de toutes pièces cet épisode? La séquence narrative n'avait ni queue ni tête et semblait être l'invention d'un gamin qui veut faire des blagues scatologiques. Toutefois, ces interrogations ne firent que confirmer que cette aventure à peine crédible et mal ficelée avait bel et bien eu lieu. J'avais un souvenir clair de mon réveil à côté de Flatulie, dans ma chambre, à Gobières, auprès d'Omblé et de Prépulle. Encore une fois, l'odeur pestilentielle de mon tuteur m'aidait à recoudre le fil de mes pensées, à leur donner du volume et de la régularité, à en étoffer la fibre, à leur octroyer une vraisemblance qui, quoique molle et fumante, en faisait un textile à part entière, avec ses reliefs et ses creux propres.

Elle me fut aussi providentielle, car j'étais couché en caleçon, et le souvenir des courbes enivrantes de Flatulie et de son habileté à établir une succion parfaite... bref, tout cela menaçait dangereusement l'érection d'une gênante orthogonalité en plein coeur de mon sous-vêtement. Dès que je me concentrai plutôt sur Prépulle, je parvins à contrôler mon excitation et à m'éviter une discussion embarassante avec mon père. Et ce souvenir m'a doté d'une arme nouvelle pour combattre le casino.

Car je suis désormais convaincu que chaque élément de ce lieu est agencé d'une manière particulière et voulue, de sorte que les clients passent le plus de temps possible à miser et à perdre leur argent. Toutes les caractéristiques en sont témoin: l'absence de fenêtre ou d'horloges permettant de marquer le temps, les plafonds bas et les planchers encombrés de tables et de machines évitant toute perspective lointaine, les tapis au sol, sur les murs et au plafond qui amortissent les éclats de voix des gagnants et les coups de pistolet des perdants qui se suicident... mais, surtout, les courbes. Tout n'est ici que sinuosité, courbure, fléchissement, rondeur, galbe, inflexion, convexité, flexion, cambrure, rotondité, circularité, cintrage... sexe labyrinthique d'une femme infernale, conçu pour piéger l'homme insouciant qui s'y aventure en quête d'un peu de bon temps.

Nulle part l'âme ne rencontre un angle droit, une orthogonalité, une saillance, un heurt. Tous les changements de direction s'effectuent progressivement, selon un arc doux. Ces chemins paraboliques participent de cet effet hypnotique, empêchant de trouver une issue, ramenant toujours le joueur écoeuré vers sa table ou vers sa machine. Et que dire, justement, de ces machines! Elles sont de véritables condensés des principes architecturaux qui ont présidé au design du casino: tout y est ergonomique et ondulant, facile et plaisant, amorti et agréable. Les sons ressemblent aux doux murmures de l'océan, les images emploient des pastels agréables à l'oeil et la cadence varie selon mes états d'esprit, comme si la machine observait mon comportement jusque dans ses moindres détails. Il ne suffit que de quelques minutes, parfois à peine une douzaine de secondes, pour établir avec la machine une symbiose totale, pour se dématérialiser et pénétrer dans cette zone où plus rien d'autre n'existe que la prochaine mise, où l'homme et la machine ne font qu'un.

Pourtant, et grâce à celui que j'ai toujours considéré comme mon pire ennemi, je suis désormais capable d'interrompre ma session de jeu à volonté la plupart du temps. Il me suffit de m'emplir les narines de cette horrible odeur et je parviens parfois à briser la transe, à me lever et à poursuivre mon exploration des lieux, car si je veux résoudre l'énigme de mon arrivée ici, je dois tout d'abord trouver la sortie de ce damné casino et investiguer à l'extérieur, sur la plage et sur l'île. Qui sait, je pourrai peut-être repérer le bateau qui doit bien ravitailler le casino, et y obtenir un passage. Si le prix à payer pour réaliser cet objectif est de vomir quelques fois par jour au souvenir de Prépulle, ainsi soit-il.

lundi 19 octobre 2020

17. Sur le toit

Ces souvenirs m’ont grandement ébranlé, j’ai perdu toute envie de jouer à la roulette. J’ai mis la moitié de mes jetons sur ‘impair’ et l’autre moitié sur ‘rouge’ et le ‘23’ rouge est sorti. Le croupier empile les gains sur les piles des autres joueurs et me sert en dernier. En doublant mes mises, comme il se doit, il me jète un coup d’oeil et semble me faire signe de ramasser mon pactole et de partir. Je ne me fais pas prier. J’empoche tous mes jetons dans une sacoche de cuir que je traine toujours, ma bourse, et je me dirige vers un guichet pour échanger mes jetons contre des pièces de plus grande valeur, afin de larguer du lest. Je garde quelques petites pièces pour m’acheter quelques rafraîchissements au bar.

Je me dirige vers un ascenseur. Ceux-ci, faits de verre, nous laissent voir le mécanisme complexe qui leur permet de s’élever tout en douceur jusqu’aux étages les plus élevés, puis de redescendre sans se fracasser au sol. Le jeu de poids, de leviers et d’engrenages finement calibrés captive mon attention, pendant qu’un jeune homme proprement vêtu en active le mécanisme. Je lui demande de m’emmener jusqu’au penthouse, sur le toit. C’est le seul accès à l’extérieur que j’ai réussi à retrouver. C’est fou mais je n’ai jamais réussi à relocaliser l’entrée (ou la sortie) du complexe de casino. Peut-être que mon inconscient de cartographe se joue de moi, en me proposant constamment des chemins différents pour me rendre à ma destination, car je ne suis pas “prêt” à revoir l’extérieur? Peu importe, au moins je pourrai voir le ciel.

En effet, en sortant de l’ascenseur au quatre-vingt-huitième étage, je suis ébahi par le magnifique ciel étoilé. Près de l’horizon se lève un croissant de lune, au-dessus des lumières tamisées du bar de marbre noir. Je me dirige immédiatement vers ce comptoir afin de m’abreuver d’une bonne rasade de whiskey. Le barman me sert promptement et pendant que je lui tends un jeton (d’une dénomination bien supérieure au coût de la boisson) je remarque du coin de l’oeil une figure familière. Pris d’un vertige, mon coeur se met à battre la chamade et je regarde à nouveau. Le profil du visage de la femme assise, seule, un peu plus loin, évoque d’une manière absolument troublante Flatulie. Mais ce n’est pas elle. C’est impossible. Indifférente, la femme semble perdue dans ses propres pensées. Heureusement, car je n’ai aucune idée combien de temps je l’ai dévisagée! Au moins assez longtemps pour avoir terminé mon verre. J’en commande un autre, double. Je devrais aller la voir. La coïncidence de rencontrer une femme qui ressemble autant à Flatulie, ici, est trop grande pour être ignorée. De plus, je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai conversé avec une femme… Je prends une grande respiration et j’entreprends d’aller la rejoindre. Exactement à ce moment, elle se retourne vers moi et me sourit. Je sens alors un frisson me traverser des pieds à la tête et tout mon sang quitter mon visage, comme si j’avais aperçu un spectre. C’est Flatulie. Mais ce n’est pas elle. Non. Cette femme est différente, les cheveux, les yeux… Le maquillage? Impossible! Ça ne peut pas être elle. Je prends une grande lampée de mon verre et je me dirige vers elle.

Ragaillardi (et passablement étourdi) par la quantité de whiskey que j’ai ingéré en si peu de temps, je me dirige courageusement vers elle, en tentant d’afficher mon sourire de “joueur chanceux”. Ma tactique semble fonctionner car son air reste affable. Peut-être n’a-t-elle pas remarqué mon malaise passager… ou peut-être est-elle une bonne joueuse de poker. Je brise la glace. “Je peux me joindre à vous?”

- Bien sûr, me répond-elle. J’aime bien la compagnie.

J’observe un voile dans son regard lorsqu’elle me répond, comme si son esprit se retrouvait, à ce moment, à une très grande distance, ou même dans un univers parallèle…

- J’étais perdue dans mes pensées, peut-être l’avez-vous remarqué? Je sais que je peux avoir l’air très lunatique parfois. Mais je suis comme ça, j’aime les rêveries. Vous aimez rêver vous?

Au fur et à mesure qu’elle me parle, je me sens rassuré. Elle n’a pas la même voix que Flatulie, ni les mêmes intonations. Je lui réponds:

- On pourrait dire que j’aime les rêveries, d’une certaine manière. Mon esprit passe beaucoup de temps à voguer, à parcourir les flots du temps, mais c’est plutôt dans ma mémoire que dans des rêves que je me perds. C’est un peu la même chose n’est-ce pas?

- Oui, j’imagine, si on a eu une vie trépidante d’aventures, c’est un peu pareil. Vous avez dû avoir une vie formidable, je le sens juste à votre présence. Comment êtes-vous arrivé ici?

Je suis abasourdi par sa question. Dois-je inventer quelque chose? Dois-je lui dire la vérité? Pourquoi est-ce que j’hésite à lui raconter mon histoire? Je n’ai rien à cacher. Surtout pas à une femme que je ne connais pas du tout, que je n’ai jamais rencontré auparavant, rencontrée par hasard dans un bar.

- J’ai été naufragé. Je me suis réveillé sur la plage devant l’entrée du casino, lui réponds-je avec gravité.

- Oh! Quelle merveille! Je savais que vous étiez un aventurier. Avez-vous fait naufrage lors de la tempête tropicale fracassante de la semaine dernière? J’ai passé toute la durée de l’intempérie à m’imaginer tous ces matelots pris en mer, bringuebalés par les ondes, craignant pour leur vie, pensant à leur mère. Je ne croyais jamais rencontrer un réel survivant, en chair et en os. Comment était-ce pendant la tempête, pendant que le pont du navire était fouetté par les lames…

- J’hésite alors à la laisser décrire elle-même ce que cette expérience aurait pu être. Elle me semblait tout à fait apte à reconstruire, en imagination, la totalité de l’évènement. Pour ma part, je devais bien avouer que je n’avais aucun souvenir précis de tout cela.

- Ce fut certainement un des moments les plus terrifiants de mon existence.

En disant cela, je sus immédiatement que j’avais menti. La quantité d’effroi que j’ai pu vivre à ce moment, quelle qu’elle put être, était nécessairement infinitésimale par rapport à ce que j’ai pu vivre devant cette entité tentaculaire… Mon visage a dû s’assombrir considérablement car je la vois troublée.

- Excusez-moi, je ne voulais pas vous troubler par ces souvenirs. Vous avez probablement vécu une grande souffrance, peut-être avez-vous perdu des amis…

Avais-je perdu des amis?

mercredi 22 juillet 2020

16. Commotion

Je fus frappé de plein fouet par l'onde de choc, car je m'étais bien trop approché du brasero, dans ma hâte de ne pas être exposé trop longtemps à la menace des créatures rampantes. Je ne sentis qu'un coup violent à la tête, puis tout devint noir, et je tombai, tombai et tombai...

J'avais pénétré en un lieu où les sensations n'existaient pas, et pourtant, je vis d'innombrables formes, je perçus d'infinies et sublimes variations aux couleurs que je connaissaient ainsi que d'autres qui m'étaient inconnues, j'ouïs des mélodies aux notes qui s'étalaient par-delà les abysses du temps, je frémis, autant de peur que de plaisir, alors que des entités improbables se faufilaient tout au long de mes membres et dans mes orifices. Je vis naître et mourir les étoiles et les galaxies, je subodorai des parfums exquis et terribles, je fus pris à témoin de l'apogée et du déclin d'empires et de mondes sis à d'impossibles distances. J'en pleurai et j'en ris, je voulus vivre à jamais et mourir dans l'instant. Ma chute dans cette obscurité saturée de toutes les modalités sensorielles imaginables perdura un temps que je ne saurais appréhender, un temps distendu, tendant vers l'éternité.

Alors, à la toute fin de cette épopée au-delà de la vie et de la mort, je distinguai deux choses, ou plutôt, une seule et même chose, dont les deux facettes m'emplissent encore d'étonnement et d'une indicible frayeur. Je tremble, à l'intérieur du casino, rien que d'y repenser et c'est tout comme si je me tenais au bord du même gouffre qui a failli me dévorer. Tout d'abord, je vis les innombrables objets informes de cet étrange rêve coalescer, prendre une forme de plus en plus définitive, que je pus nommer sans la moindre hésitation: je voyais les tubes innombrables du multivers dans leur incroyable enchevêtrement. Ils étaient si anciens! Toutefois, alors que je les observais, empli d'un émerveillement sans bornes, j'avais sans cesse l'impression d'être incapable d'établir un foyer et d'en avoir une image nette. Je m'employai à concentrer toute mon attention sur cette tâche pourtant simple et c'est alors que les tubes se mirent à émettre ce que je ne peux que qualifier de luminosité ténébreuse, avant se devenir d'immenses tentacules qui tentèrent subitement de se saisir de moi.

À bien y penser, cette expérience terrifiante, bien plus que la commotion subie lors de l'explosion, pourrait bien expliquer mon amnésie depuis le naufrage, et les migraines qui deviennent de plus en plus fréquentes à mesure que je m'exténue à creuser les abîmes de mon souvenir tout en essayant de de ne pas sombrer dans l'entité qui a tenté de s'emparer de moi à cet instant. Je crois avoir échappé à un destin plus funeste que la mort elle-même, sans pouvoir vraiment l'expliquer. Une partie de mon esprit essaie de me protéger de moi-même, et de cet être d'obscurité, de peur et de tentacules.

Lorsque j'ouvris les yeux, après ce qui sembla une éternité, j'étais couché dans un lit très moelleux. Je sentais la chaleur du soleil caresser ma peau. Malgré cela, je tressaillis, comme si un froid que la lumière du jour ne pouvait pas dissiper s'était logé au plus profond de mon âme. Je voulus me relever, mais une main ferme, quoique empreinte d'une certaine douceur, m'en empêcha.

Omblé, les traits tirés, me sourit faiblement et son visage exprimait un grand soulagement. "Il s'est finalement réveillé!" dit-il à une personne hors-champ.

J'entendis des pas. Je n'eus guère besoin de tourner ma tête en direction du bruit; je vomis tripes et boyaux quand mon nez reconnut Prépulle. "Content que tu sois revenu parmi nous, mon garçon. Nous avons bien failli te perdre!" s'exclama mon nauséabond tuteur.

jeudi 21 mai 2020

15. Bye bye Bobignon

Flatulie subissait l'assaut d'une crampe particulièrement pénible, mais elle parvint néanmoins, malgré ses traits ravagés par la souffrance et ses yeux emplis de larmes, à me désigner une petite porte coulissante sous le banc du cocher, banc qu'il nous était par ailleurs impossible d'utiliser dans notre état actuel; nous étions pliés en deux sur la plateforme de la charrette depuis les premières crampes. Avec mille précautions, de manière à ne pas briser le rythme de l'alternance de nos flatuosités en relâchant mes sphincters par un mouvement inopportun au mauvais moment, ce qui aurait eu de funestes conséquences pour notre périlleuses entreprise, je rampai avec une extrême lenteur, portant une attention particulièrement aiguë à la disposition interne de mon organisme, à chaque minuscule signal provenant de mon esthésie proprioceptive ravagée, je rampai, donc, jusqu'au cabinet et j'en ouvris la porte d'un geste qui me sembla durer une éternité.

Le compartiment contenait un brasero, duquel émanait une chaleur presque réconfortante. Je sais bien qu'un chat ne peut sourire, mais le regard de Nusse à cet instant était impitoyablement souriant, je pourrais le jurer. Il anticipait ce qui allait venir avec délice, de toute évidence. Il me faut bien lui accorder que pour un chat, il était bien spécial, et qu'il vécut avec nous une aventure hors du commun. De toute façon, la viscosité corrompue de Bobignon semblait ne pas avoir sur lui la moindre prise. Il ne pouvait que profiter du spectacle ridicule que constituait notre tentative d'échapper à un milieu de vie duquel il s'accommodait somme toute fort bien.

Il ne me fallut guère longtemps pour saisir ce qu'il me restait à faire, dans toute son abominable dangerosité. Je me mis à trembler de tout mon être, autant à cause des muscles intestinaux sollicités jusqu'à leur point de rupture que de la peur. Mon désir de quitter cette ville infecte vint toutefois me fournir l'élan et le courage nécessaires à la réalisation de cette ultime étape, qui m'affranchirait une fois pour toutes de cet endroit ignoble - du moins, c'est ce que je croyais, assez naïvement, à cette époque.

Je profitai du fait que mon tour pour le relâchement venait tout juste de passer, ce qui m'octroyait, avant que la pression dans mes boyaux n'atteignît à nouveau un seuil critique, quelques brefs instants de clarté et une liberté de mouvement inouïe, pour disposer le brasero à l'arrière de la charrette, au milieu, de manière à ce que nous pussions tous deux l'atteindre d'où nous gisions. Nous dûmes alors altérer peu à peu nos cadences respectives, pendules flatulents que nous étions, pour nous synchroniser et diriger un jet commun exactement au même instant vers le brasero. Nous jouions le tout pour le tout; la moindre erreur de calcul, la moindre déviation angulaire, la moindre inexactitude de force centripète, la moindre imperfection dans la réserve du prévôt, la moindre défaillance de nos sphincters... il y avait tant de détails qui pouvaient faire en sorte que notre bouclier gazeux défaillît et nous exposât trop tôt ou trop longtemps, alors que nous retenions nos flatulences pour le feu d'artifice final. D'ailleurs, de toute évidence, même le minutage le plus subtil de notre part n'allait pas sans risques. La dernière phase du cycle nous exposait durant quelques secondes; il fallait seulement espérer que la déflagration se produirait avant qu'une des formes rampantes ne puisse ajouter nos membres à sa macabre collection.

Flatulie me donna, du fond de son regard, le signal.

Ces dernières réminiscences m'ont rappelé l'explosion sur le bateau, qui a dû être la cause du naufrage. J'ai eu brièvement bon espoir que ce progrès soudain me permettrait de retracer les raisons de ma navigation dans cette région du monde, et de recouvrer ainsi des pans de ma vie plus récente, ma vie d'adulte, mais je n'ai eu pour toute récompense que de terribles migraines qui m'ont même empêché de jouer hier soir. Les employés du casino m'en ont évidemment fait l'amère reproche, et j'ai trouvé le filet mignon exécrable et le whisky moins qu'ambrosiaque ce matin au déjeuner. Sans doute, ils se sont vengés de mon absence à la table de jeu en me fournissant des victuailles moins que sublimes.






samedi 14 mars 2020

14. Sur le pont de Bobignon

Me croyant trahi par la sublime réserve spéciale du prévôt de Sabotie, je regardai Flatulie se plier en deux à mes côtés elle aussi. Ses traits avaient beau être distendus par la même douleur aigüe qui me déchirait les entrailles et gonflait mon ventre d'une inquiétante façon, elle parvenait tout de même à sourire. Elle m'intima de tenir mes sphincters bien serrés encore quelques moments, puis elle me fit signe qu'il était temps d'y aller. À quatre pattes, nous supportant l'un l'autre tour à tour selon les oscillations de nos crampes, nous nous rendîmes péniblement jusqu'au chariot. Enfin, nous prîmes place sur la banquette, Flatulie s'empara des rênes et d'un claquement sec, l'âne attelé au chariot reçut l'ordre de s'ébranler. Une série de grincements, qui parvinrent indistinctement à mes oreilles, confirmèrent que nous étions en route.

Ce fut Flatulie qui lâcha enfin, accompagnée d'un prodigieux cri de soulagement, la première flatulence monstrueuse, longue, sonore, foireuse et malodorante. Elle m'expliqua en quelques mots, entre deux crampes, qu'il nous fallait rythmer nos météorisations de manière à demeurer en tout temps entourés d'un nuage de gaz. J'étais, et c'est le moins que l'on puisse dire, quelque peu incrédule, mais cet air menaçant que j'aurais amplement le temps de subir au cours des semaines à venir et qu'elle savait si bien prendre, et que je savais devoir signifier à coup sûr une privation prolongée de la satisfaction de mes désirs sexuels, me fit y penser deux fois avant de chercher un contre-argument quelconque. De toute manière, l'ensemble de mon esthésie, déjà bien trop sollicitée par les événements des dernières heures, avait déjà basculé dans une espèce de catatonie salvatrice. Par ailleurs, la digestion pénible d'une telle quantité de haricots sabotiens, fussent-ils d'un millésime exceptionnel et prélevés un à un par le prévôt avant même qu'ils ne se rendissent au roi, ne m'octroyait guère le loisir d'une activité intellectuelle soutenue; ma conscience soubresoutait entre le néant et la nausée, et je me terrais loin en moi-même, cerné d'un implacable brouillard mental qui avait au moins le mérite d'amoindrir la douleur lancinante  et les odeurs fétides qui me tourmentaient.

Bientôt, Flatulie m'indiqua qu'il était temps de faire mon entrée en scène sur les planches moisies de ce ragoûtant ballet aérogastrique. Si j'avais une seule envie à cet instant, c'était bel et bien de laisser sortir de moi ce gaz comprimé qui me faisait tant souffrir. J'y allai d'une série de flatuosités explosives en rafales brèves mais convaincantes, et le soulagement que j'en éprouvai n'était pas loin, dans sa volupté licencieuse, des orgasmes que j'avais eus grâce à Flatulie, ce qui déclencha en moi une réflexion sur la nature de la souffrance, du plaisir et du désir. Bien entendu, je n'eus pas le loisir d'élaborer cette pensée à bord du chariot (je dis bien "à bord" car Bobignon était si visqueuse que j'avais plus l'impression d'y naviguer que d'y rouler), puisque sitôt que nous en avions fini d'expulser un surplus gazeux, les crampes remettaient l'épaule à la roue pour nous dérober toute velléité philosophique. Néanmoins, ce germe était planté profondément dans mon esprit, et depuis cet horrible épisode, j'ai toujours été incapable de replonger aussi pleinement dans mes sensations, en venant toujours à m'en distancier, à en établir en quelque sorte une cartographie, classant, repérant, arpentant les moindres replis de mon esthésie, au même titre qu'une terre vierge se doit d'être mesurée et délimitée par un esprit logique et rationnel.

Après cette première déflagration, Flatulie, qui entamait un second cycle de ballonnements et qui respirait par saccades - un peu, je le découvrirais plus tard, à la manière d'une femme qui accouche -  prit quand même le temps de me désigner l'étrange phénomène qui se produisait sur notre passage: le nuage brunâtre qui nous entourait scintillait sur son pourtour, à l'endroit même où il croisait le fer avec l'atmosphère corrompue de Bobignon, semblant, ô miracle, la repousser, ou, à tout le moins, la tenir à une distance respectueuse dans d'impressionantes gerbes d'étincelles bilieuses. Ce bouclier gazéiforme constituait donc notre salut, notre ultime rempart contre la dégénérescence de la ville. Je distinguai à quelques pâtés de maisons les contours vagues du pont de Bobignon, puis mon regard choqué s'attarda sur les créatures difformes qui circulaient dans les rues de la ville.

Sans aucun doute, celle à laquelle j'avais échappé en me jetant, grâce au miaulement opportun de Nusse, dans l'antre de Flatulie, devait être l'une d'entre elles. Partout alentour, elles rampaient avec une vitesse prodigieuse, ingérant à peu près n'importe quoi. Ces créatures étaient plus terrifiantes que tout ce que j'avais pu voir ou même imaginer jusqu'à ce jour. Elles présentaient un aspect si singulier, si difficile à appréhender pour l'esprit du jeune homme que j'étais alors - et tout autant pour celui de  l'adulte amnésique que je suis désormais - qu'il n'est pas facile d'en donner une description honnête qui traduise aussi toute leur horreur. Des contours flous et indéfinis, une couleur oscillant entre le gris, le brun et le vert, mais surtout, ici et là, des appendices monstrueux, qui saillaient selon des angles impossibles et qui parvenaient toujours à susciter le maximum de répugnance: mollets, coudes, dentiers, chiens, rats, chaises, horloges, pots de chambre, doigts, roues dentelées, casseroles en fonte, cheveux...

Je compris alors à quel funeste destin j'avais échappé et à quel point j'étais redevable à Flatulie de m'offrir cette chance inespérée de m'enfuir de Bobignon en sa compagnie. L'immense gratitude que j'éprouvais était toutefois asphyxiée par nos flatulences cadencées, par cet incessant va-et-vient des souffrances dues aux crampes et de l'état de béatitude provoqué par le relâchement régulier de mes sphincters.

Le pont, dont la silhouette n'avait d'abord été qu'une esquisse molle et éthérée au loin, déployait à présent sa structure massive devant nous. Le seul hic, c'était que la partie centrale, sur un bon dix mètres, s'était effondrée. Comment parviendrions-nous à franchir cet abîme?

J'entendis un miaulement et je tournai la tête. Nusse, perché derrière nous sur les conserves, me regardait d'un air entendu en se nettoyant la tête à l'aide de ses pattes. Évidemment, il avait déjà compris la seule possibilité qui nous permettrait de franchir le pont de Bobignon.


20. Moussaillon

Flatulie parut d'abord contrariée que je l'eusse rattrapée in extremis, puis elle s'esclaffa. "Eh bien, on dirait que tu va...