jeudi 30 janvier 2020

13. La fibre du destin

Nous ouvrîmes donc nos premières conserves avant de quitter l'antre de Flatuile et nous attendîmes que nos sucs digestifs accomplissent leur funeste besogne. Mes capacités cognitives me revinrent peu à peu alors que je mastiquais, et je commençai à comprendre, à mesure que se retiraient les nappes de brouillard qui m'encerclaient l'esprit, en quoi consistait vraisemblablement la stratégie élaborée par Flatulie pour s'échapper de Bobignon.

J'en perdis quelque peu l'appétit, mais nos acrobaties érotiques m'avaient en fait laissé sur une faim dévorante, une faim de répéter ces contorsions, une faim au ventre, une faim de vie. C'était comme si j'avais crevé un abcès nommé Prépulle, une espèce de masse parfumée étouffante qui avait englué mon esprit, car c'était bel et bien mon précepteur qui avait déterminé le déroulement de ma première rencontre galante, et les charmes de Flatulie avaient chassé ce vent marécageux et j'avais pour la première fois respiré l'air du large dans ce misérable taudis bobignonnais.

J'avais opté tout d'abord pour les gourganes vulgariennes, de manière à garder les haricots rouges de la réserve spéciale du prévôt royal de Sabotie pour dessert. Flatulie ne se gêna pas pour m'en faire le reproche, arguant qu'il valait mieux profiter de chaque instant et manger nos meilleures fèves sur-le-champ. Je voulus protester, car toutes les fibres de mon être cartographe s'insurgeaient, puisque je préférais soigneusement planifier et exécuter un plan destiné à recenser un territoire de la meilleure manière qui soit, mais Flatulie ne m'en laissa guère la possibilité; sa main se fraya adroitement un chemin dans mes braies, tandis qu'elle plaquait sa bouche sur la mienne pour y déverser une sublime purée soigneusement mastiquée de choucroute macérovienne vieillie en cuve de fonte impériale. J'explosai presque instantanément dans sa paume, et il me fallut admettre, à contrecoeur, qu'elle avait bien raison. Je rangeai donc les gourganes et j'ouvris une seconde boîte de haricots sabotiens en chignant mentalement (je savais de façon instinctive qu'il eût été hasardeux de manifester mon mécontentement de vive voix), pressentant que je m'enfonçais dans quelque chose de plus visqueux et collant que Bobignon elle-même, mais j'étais par trop inexpérimenté dans les affaires du coeur pour réaliser pleinement que j'avais malgré moi signé un pacte qui me causerait bien des soucis au cours des jours à venir.

C'est alors que les premières crampes m'assaillirent.

mardi 12 novembre 2019

12. Conserves

Couvert de sueur, il me fallut cesser de transférer mécaniquement les petites boites métalliques dans le chariot pour réfléchir quelque peu à ce que j'étais en train de faire. Mon esprit flottait dans une sorte de brume, non pas celle, nauséabonde et visqueuse, de Bobignon, mais plutôt un brouillard ouateux qui irradiait de mon bas-ventre jusqu'à rejoindre les extrémités de mon corps; une sensation de bien-être qui n'était pas non plus celle du tendre souvenir de ma mère, sensation qui demeurait pour l'instant indéchiffrable, et qui de plus se doublait, que dis-je, se triplait d'une sorte d'absence de volonté et d'un sentiment de satiété comme après un bon repas bien gras. Le jour se levait, enfin, ce qu'on pourrait convenir de nommer jour à Bobignon par pur désir d'avoir un quelconque repère temporel, une aube brunâtre et lourdasse, qui traînait le pas, comme refusant obstinément de laisser la place au jour à proprement parler.

Non seulement j'avais accepté d'aider Flatulie à quitter Bobignon, mais apparemment je m'occupais seul du chargement de centaines de conserves. Les étiquettes délavées laissaient deviner un âge vénérable, mais il me fut néanmoins loisible de les déchiffrer: pois chiches d'Escosse, haricots rouges de la réserve spéciale du prévôt royal de Sabotie, gourganes vulgariennes, flageolets françois et choucroutes macéroviennes composaient l'essentiel des provisions que je chargeais avec une sorte de béatitude obtuse, satisfait de cet humble labeur qui, à bien y penser, réduisait l'inimitable cartographe en devenir que j'étais à une pauvre bête de somme sans cervelle. Pourtant, je m'en contentais comme jamais auparavant je ne m'étais contenté d'une tâche. Tous mes soucis - Omblé, Prépulle, Gourmol, le multivers et les séries de tubes, le danger de mort qui collait à chacun de me pas à Bobignon, tout cela n'avait finalement qu'une importance somme toute minime.

Lorsque toutes les conserves se trouvèrent dans le chariot, je rentrai en sautillant et en sifflotant dans l'antre de Flatulie et ce fut le sourire désarmant et chargé de connivence de l'esthéticienne qui me permit de pénétrer dans mes souvenirs de l'heure qui avait précédé mon rude travail de manutention. Un flot polysensoriel d'odeurs, de chuchotements, de sensations inédites, de frissons, de glissements et de viscosités agréables me rappela alors, d'un seul coup et à ma grande surprise, l'expérience ineffable que j'avais partagée avec elle.

J'ai été contraint de m'absenter de la table de jeu pendant quelques minutes (ce que m'a fortement reproché le croupier à mon retour) pour répondre à l'appel brûlant du souvenir de la prodigalité charnelle de dame Flatulie, car je me sentais sur le point d'exploser. J'en ai perdu le fil de mes pensées, et, pendant une bonne heure, ma mémoire s'est tarie. À tout le moins, il est rassurant de constater que certaines de mes expériences furent agréables, et cela laisse présager une accalmie dans la mer houleuse de mon passé.

Quand je parvins à me rappeler la suite des choses, j'éprouvai une amère déception et une certaine nausée; après notre union, étendue à mes côtés, encore haletante et nue, Flatulie m'avait exposé la méthode en laquelle résidait notre seul espoir de quitter Bobignon vivants, puis elle m'avait envoyé charger le chariot avant que mon cerveau ne réussise à assimiler cette information, qui me laissa incapable de partager la couche d'une femme pendant de nombreuses années.

samedi 2 novembre 2019

11. L'antre de Flatulie

Bien que constitué de terre battue, le sol n'était nullement gluant. Je fus, à mon grand soulagement, en mesure de me relever sans m'arracher d'énièmes lanières d'épiderme et de vibrisses. Toutefois, j'étais un brin désorienté par l'aisance surprenante de mon mouvement, puisque, par habitude, j'avais donné un si grand coup pour m'arracher à la succion que j'en avais presque effectué un salto arrière. Il va sans dire que mon séjour dans cette ville maudite fut un facteur déterminant dans le développement de la forte musculature qui m'a si bien servi tout au long de ma vie tumultueuse, et qui m'a probablement permis de rejoindre la rive suite au naufrage, malgré l'épuisement et un état semi-comateux.

Je me souviens si nettement encore de la terreur dans laquelle me plongerait, des années plus tard, la boutique de cette esthéticienne rescapée de Bobignon, qui avait eu la terrible idée d'emmener avec elle un échantillon de la substance visqueuse qui recouvrait tout, et qui fit fureur pour l'épilation des gentes dames de l'aristocratie sabotienne, jusqu'à ce que les autorités parviennent à associer une série de décès inexplicables (doublés d'une puanteur immonde) à une visite récente chez la travailleuse du beau. Il m'arrive encore parfois de me réveiller d'un cauchemar où toute la Sabotie est poisseuse, envahie par la substance qui se reproduisait d'elle-même et semblait de surcroît posséder une certaine forme rudimentaire de conscience, avant de se répandre jusqu'à recouvrir le monde entier et à l'étouffer sous l'atroce linceuil de sa putrescence gommeuse et inexorable. Rien de tel ne survint, mais on ne retrouva jamais l'esthéticienne, ni la substance, ce qui me fait encore à ce jour redouter de grands malheurs. Pire encore, le fait qu'une personne d'une telle inconséquence connaisse le secret des tubes mettait, et continue de mettre en péril le multivers tout entier. Qu'arriverait-il si, par inadvertance, un peu de substance s'échappait alors que l'esthéticienne était en transit dans les tubes? Je n'ose imaginer l'odieuse étendue des dégâts...

Il me fallut donc quelques instants pour retrouver mes repères. La pièce dans laquelle je me trouvais était carrée et basse de plafond. Il y régnait une chaleur réconfortante qui m'enveloppa tendrement tout en chassant l'humidité crasseuse de Bobignon. J'éprouvai alors un sentiment d'amour filial comme jamais auparavant avec Omblé, et un fugace souvenir de ma mère disparue se faufila dans le théâtre de mon esprit délabré: une créature d'une beauté irréelle et chaleureuse à souhait me souriait en me drapant d'une épaisse couverture et en me professant des mots doux. Je m'abandonnai totalement à ce souvenir dans un souvenir et je perdis totalement la notion du temps, si bien que je m'éveillai à même la moquette, pour apercevoir un garde de sécurité penché au-dessus de moi qui me reprochait mon absence prolongée à la table de jeu. Ce fut ma première expérience, ma foi assez dérangeante, avec les périls de la récursivité, surtout quand on se trouve dans un casino.


mardi 4 juin 2019

10. Dans les rues de Bobignon

J'avais décidé de partir à la tombée du jour, car je préférais voir le moins possible la ville. La subir avec mon nez me suffisait amplement. Bobignon était si vile que je ne pouvais qu'imaginer, avec un immense dégoût mais sans pouvoir m'en empêcher, qu'au lieu de nager vers le fonds du puits dans la maison d'Omblé, à Gobières, j'avais plutôt été ingurgité par Prépulle, et que je pataugeais à présent dans ses ignominieuses entrailles farcies de lard. 

Chaque pas était un véritable supplice. Le sol était poisseux, recouvert d'une substance visqueuse et verdâtre. Il me fallait fournir un effort considérable simplement pour soulever mes pieds. Le bruit de succion effroyable produit par cette opération habituellement anodine me donnait le tournis. Des larves blanches s'accrochaient à mes chausses et tentaient de remonter le long de mes jambes, pour accomplir un dessein que j'étais en fort mauvaise posture de leur interdire. Heureusement, Nusse s'en délectait et je pouvais demeurer concentré sur ma marche. Pour rien au monde je n'eusse voulu chuter sur cette surface immonde.

Comme chaque soir, la ville était couverte d'une brume brunâtre épaisse qui engluait mes poumons et me poussait vers des états semi-hallucinatoires proches de la somnolence. Il me fallait pourtant combattre l'envie presque irrésistible de m'étendre pour faire un somme, car cela m'eût sans doute été funeste. Par chance, Nusse, par je ne sais quelle partie de son intelligence, comprenait parfaitement les enjeux auxquels j'étais confronté, et en bon compagon, me mordait gentiment les mollets dès que je me laissais un peu trop aller vers le sommeil.

C'est au cours de cet éprouvant trajet dans l'air vespéral mortel de Bobigon que je remarquai pour la première fois l'aisance déconcertante avec laquelle Nusse parvenait à se mouvoir à mes côtés. Ses pattes ne collaient pas sur le sol et il faisait preuve d'une vigilance impeccable. Les périls de cette ville maudite semblaient n'avoir aucune prise sur lui. Qui plus est, son poil conservait un aspect sain, même si je n'avais pas souvenir de l'avoir vu faire sa toilette, chose qui est pourtant une manie chez ces animaux. Mes propres cheveux me donnaient sûrement piètre allure. Ils se collaient à mon visage, et je devais sans cesse les arracher, ce qui était douloureux.

Gourmol m'avait indiqué la route à suivre pour atteindre le pont de Bobignon. La ville était sise dans une grande île et il n'y avait pas d'autre moyen de la quitter. Même si le magicien avait suggéré qu'il pouvait exister d'autres orifices à Bobignon même, je ne tenais aucunement à les sonder. Ils seraient sans aucun doute infects. S'il existait dans le multivers autant de séries de tubes que Gourmol le pensait, j'en découvrirais d'autres ailleurs, voilà tout. Cela lui donnerait d'autant plus le temps de réparer son erreur, et la pestilence qui écrasait la ville ne serait plus là. Je pourrrais alors en explorer les orifices tout à loisir. J'avais trouvé étrange que le pont fût la seule issue possible, mais Gourmol m'avait assuré que le brouillard qui enveloppait la ville avait depuis un bon moment fait pourrir toutes les embarcations. Le pont de pierre était ma seule chance.

J'avançais dans une ruelle à peine assez large pour laisser passer deux hommes de front quand j'entendis le premier beuglement, tout à la fois pathétique, saugrenu et terrifiant. J'avais scrupuleusement mémorisé le chemin que m'avait indiqué Gourmol, et mon aptitude naturelle à la cartographie m'avait permis d'en faire un plan mental. Pourquoi alors me trouvais-je dans cette impasse? Le deuxième beuglement était plus près, mais je distinguais à peine mes mains dans cette purée de pois. Mes jambes ne m'obéissaient plus. La terreur me paralysait. Le bruit d'un objet très lourd glissant sur le sol s'accompagnait d'un son qui faisait à la fois penser à la déglutition et au vomissement. Quelle horrible créature rampait vers moi? Comment pouvait-elle faire ces deux choses en même temps?

Ce fut le miaulement de Nusse qui rompit l'envoûtement et qui me sauva. Le chat se trouvait quelque part sur ma gauche. Sans hésiter, je me précipitai dans cette direction. J'entendis un craquement mou alors que je défonçais une porte en bois pourri. Je m'étalai de tout mon long sur un plancher de terre battue. Nusse vint me lécher le visage en ronronnant. Dehors, la créature continua son chemin, beuglant de temps en temps. Les cris atroces d'agonie que j'entendis quelques minutes plus tard confirmèrent l'horrible destin auquel je venais à peine d'échapper.

Ces souvenirs m'ont perturbé à un point tel que j'ai épongé mes premières pertes au casino ce soir. J'étais incapable de me concentrer et de suivre les principes appris dans les livres de Gourmol. Je n'avais jamais été terrorisé à ce point de ma jeune existence. Je redoute ce qu'il me reste à découvrir entre ce moment et ma présence ici. Néanmoins, j'espère que toutes mes expériences n'ont pas été aussi traumatisantes. J'ai dû découvrir une foule d'endroits magnifiques. J'espère que j'ai fini par retourner à Bobigon, et que Gourmol a réparé son erreur. J'éprouve une grande sympathie pour le magicien, même après toutes ces années. Il a peut-être été mon seul véritable père, après tout. Quoi qu'il en soit, j'ai eu une idée qui me permettra peut-être de sortir d'ici, le moment venu: et si je perdais tout mon argent? Je doute qu'on me laissera rester ici si je suis sans le sou! Le seul hic, avec cette idée, c'est que je ne sais pas d'où provient l'argent avec lequel j'ai misé le premier soir. Il était là, devant moi, et mes souvenirs sont un peu flous. Je venais de m'éveiller sur la plage et de pénétrer dans l'édifice. Portais-je alors l'argent sur moi? Par les moustaches de l'archiduc! Tout est si embrouillé...

dimanche 2 juin 2019

9. Départ

Gourmol reprit peu à peu du poil de la bête au cours des semaines qui suivirent. Je devais néanmoins être sur le qui-vive et me tenir sans cesse prêt à intervenir. Dès que la paupière de son oeil gauche était prise de spasmes et qu'il se mettait à émettre un son semblable à celui d'un éternuement retenu, ou qu'il relâchait un certain type de vesse, je savais sur-le-champ qu'il s'agisssait des prémices d'une potentielle crise hilaritique. Je m'empressais donc de lui lancer à la figure le premier objet qui me tombait sous la main. Je faillis lui fendre le crâne, la fois où je lui balançai un fer à repasser en fonte, mais au moins il ne se mit pas à rire. Le plus absurde dans cette scène était le fer à repasser lui-même. Gourmol était de nature échevelée. Son esprit était aussi froissé que ses vêtements. Il m'était tout à fait impossible de me l'imaginer en train de repasser quoi que ce soit, alors je ne pouvais pas comprendre pourquoi il possédait un tel objet. Je n'osais pas lui poser la question, car le sujet était aussi sensible que la portion de son scalp que mon intervention salutaire lui avait arrachée.

Pourtant, il fallait que j'obtinsse réponse à la question qui me taraudait. Pourquoi serait-il impossible de cartographier les tubes et le multivers? Un indigène, confiné à son minuscule village toute sa vie, n'aurait-il pas l'impression que toute tentative de cartographier le monde relevât de la folie? Il regarderait la forêt alpestre de Sabotie, et elle lui semblerait sans limites. Il contemplerait l'étendue des plaines macéroviennes et les déclarerait infinies. Et que dire d'un sauvage n'ayant jamais posé le regard sur l'immensité à prime abord incommensurable des mers du monde? Toutefois, malgré l'apparente vastitude de tout lieu à l'échelle humaine, l'oeil exercé du cartographe que je savais déjà être parvenait à englober conceptuellement les distances, aussi grandes fussent-elles, et à les comprimer pour qu'elles lui soient subordonnées. Malgré ma jeunesse et l'inévitable naïveté qui en est si souvent caractéristique, je formai, durant les semaines passées auprès de Gourmol, le projet de cartographier le réseau de tubes qui reliait les dimensions du multivers. Je serais le plus grand cartographe de tous les temps!

Il me fallut user d'infinies précautions pour aborder à nouveau le sujet avec Gourmol. Il me tolérait, toujours à mi-chemin entre la colère et l'hilarité, mais je sentais que ma présence lui devenait plus inconvenante chaque jour. Il me devait la vie, sauf que cette dette était plus qu'effacée vu que j'étais en même temps la cause du danger mortel qui pesait sur lui. Toutefois, il n'était pas un homme cruel, et il voyait bien que mon projet, aussi fatalement farfelu lui semblât-il, me tenait à coeur. Par ailleurs, je n'étais qu'un enfant. Je comprenais qu'il ne pouvait pas se résigner à me mettre à la porte. Je me préparai donc, avec tout le courage dont j'étais capable du haut de mon jeune âge, à le quitter. Je débutai en lui présentant un croquis tout simple: le lien qui reliait Gobières à Bobignon, à travers le puits de la maison de mon père jusqu'à la cheminée du magicien. Je m'étais armé d'un tisonnier ardent, que je dus employer plusieurs douzaines de fois durant ma courte présentation. Une odeur écoeurante de poil brûlé planait dans sa maison quand nous nous souhaitâmes au revoir.

D'après Gourmol, sa cheminée était un port multiplexeur à sens unique, ce qui voulait dire que plusieurs tubes débouchaient chez lui (j'en avais eu amplement la preuve durant mon séjour, car une bonne dizaine de créatures toutes plus étranges les unes que les autres étaient arrivées par sa cheminée au fil des semaines), mais, en revanche, cela signifiait aussi qu'il était impossible de l'emprunter en sens inverse pour retrouver n'importe lequel des points d'origine. Il me faudrait trouver d'autres orifices, à Bobignon ou ailleurs. Je préparai un baluchon et je fis mes adieux à Gourmol. Je m'étais attaché au bizarre magicien et je lui vouais une affection filiale fort différente du rapport que j'entretenais avec Omblé, qui tenait déjà plus de la compétition que de la paternité. Je souhaitai à Gourmol de tout mon coeur qu'il réussît à réparer les torts qu'il avait causés au multivers et libérât Bobignon de l'infect nuage qui l'écrasait. 

Nusse me suivit. Tout en le grattant derrière l'oreille, je lui indiquai amicalement qu'il devait retourner auprès de son maître, mais il redoubla de câlins et de ronronnements. Gourmol sourit tristement et me dit de profiter de la compagnie du chat, qui pourrait s'avérer fort utile. Il n'y pouvait rien. Nusse avait son propre petit esprit de chat, et il ferait comme bon lui semblait de toute manière. Je ne me doutais pas à cet instant de ce qu'il en était vraiment. J'étais seulement rassuré d'avoir un compagnon. Après tout, je n'étais qu'un gamin et je m'élançais dans un monde inconnu, à demi brisé par un sort manqué de Gourmol, à la recherche d'orifices. J'éprouvais un mélange d'appréhension et d'euphorie face au projet que j'entamais, mais je savais que je n'avais pas le choix. Cartographier était la fibre même de mon être, et j'amorçais le plus grand et le plus ambiteux programme de cartographie jamais conçu.

lundi 11 mars 2019

8. Recherches

Je n'avais évidemment pas la moindre idée de ce que je venais d'énoncer, de l'énormité inconcevable de ce propos tenu par le pauvre gamin que j'étais, le propos d'un enfant innocent et égaré en un monde qui n'était pas le sien, au bord du désespoir. Ma passion, je le savais déjà avant de me retrouver dans cette désagréable posture que l'on nomme égarement, serait toute ma vie durant la cartographie. Mon esprit était ainsi fait, et rien ne changerait l'indubitabilité de cette ferveur. On conçoit donc aisément (et on me le pardonnera d'autant plus facilement) que je n'eusse pas pris la peine d'ornementer ma question de fioritures en apparence superflues, mais ô combien nécessaires pour préparer mon interlocuteur à la considérer avec probité, voire avec la moindre parcelle d'équanimité.

Évidemment, certaines leçons sont apprises à la dure; la vie est une rude maîtresse. Ce ne fut que trois semaines plus tard que Gourmol reprit connaissance, après l'accès incontrôlable de rire qui avait failli lui coûter la vie. J'étais demeuré à son chevet tout ce temps, car d'une part, je me sentais en bonne partie responsable du coma hilaritique qui l'affligeait, et d'autre part, il constituait fort probablement mon seul espoir de retrouver un jour une voie vers mon monde. Il avait beaucoup maigri durant sa longue convalescence. Puis, un soir que je le veillais, avant même qu'il n'ouvrît les yeux, je vis les doigts de se main gauche se crisper en un geste qui m'était fort familier. Une cigarette apparut et il la porta à ses lèvres, en tira une longue bouffée - qui devint même à un certain point obscène - puis il en fuma une deuxième, une troisième, enfin, après avoir fumé une bonne douzaine de cigarettes, il ouvrit enfin les yeux et me regarda d'un air ébahi. Avant de repartir à rire; mais j'avais prévu le coup. Je le piquai avec un tison et la douleur, suivie de la colère, suffirent à lui permettre de garder contenance. Je ne savais que trop bien que son corps ne serait pas apte à supporter une autre crise hilaritique.

La prochaine action de Gourmol le Magicien fut d'émettre une longue flatulence sonore et malodorante. Le plus intéressant, c'est que tout l'épisode, que je m'efforçais de replacer dans ma mémoire après une soirée ennuyeuse au casino, m'est revenu en bloc du moment que je me suis souvenu de l'odeur fétide qui avait symbolisé le retour à la vie du vieil homme et la renaissance de mon espoir. Cela fait plusieurs heures que je retourne cette idée dans ma tête en jouant distraitement à la roulette. Les odeurs semblent jouer un rôle clé dans ma remmémoration, et il est tout à fait singulier que le casino, ce lieu étrange où je suis, il faut l'admettre, emprisonné depuis le naufrage, n'en comporte aucune, excepté ce bref instant où je croyais avoir décelé l'émanation toxique de Prépulle. Avant et depuis, rien de rien.

N'est-il pas étrange pour l'amnésique que je suis, qui reconstruit sa mémoire à l'aide de souvenirs d'effluves, de se trouver en un endroit qui en est dépourvu? Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Je ne peux me résigner à croire qu'il s'agisse d'une simple coïncidence. Tente-t-on sciemment d'empêcher que je me rappelle ma vie? Aurais-je la moindre chance de rebâtir ces bribes de mon existence si toutes ces puanteurs ne l'avaient autant dominée? Ici, même la nourriture ne dégage aucun parfum. Elle est certes salée ou sucrée, mais ce n'est qu'en mangeant mon dernier repas que je me suis rendu compte de ce fait accablant. Ou encore, se pourrait-il que, lors du naufrage, mon odorat ait été détruit ou irrémédiablement endommagé, et que cela empêche ma mémoire de fonctionner convenablement?

dimanche 13 janvier 2019

7. Dimensions

L'odeur âcre du tabac s'épanchait à travers la grande salle dans laquelle je me trouvais. Bien que mes narines protestassent, je pressentais qu'en-deça de celle-ci se dissimulaient des puanteurs innomables et qu'il était préférable de ne point percevoir. Gourmol le Magicien patientait en fumant tranquillement. Je m'approchai de lui tout en examinant la pièce attentivement.

Des murs de pierre suintait une sorte de liquide visqueux, ici brunâtre et là verdâtre. À l'origine, cette grande maison devait être magnifique. Le bois pourri des étagères croulant sous les livres et les parchemins avait dû être de très bonne facture. Les tapis et les tentures affadis qui recouvraient le sol et les murs témoignaient des moyens considérables de leur propriétaire, mais leurs couleurs tiraient désormais vers l'ocre et le marron.

Lorsque j'arrivai à côté de lui, Gourmol posa sa main gauche sur mon épaule meurtrie. J'eus un bref mouvement de recul, mais une vague de chaleur et de bien-être me submergea et je ne résistai plus. L'instant d'après, la profonde brûlure avait disparu et je ne ressentais plus qu'un vague engourdissement.

- Voilà, c'est guéri, dit le Magicien. Fais gaffe la prochaine fois que tu emprunteras un conduit. On ne sait jamais ce qui nous attend de l'autre côté.

- Un... conduit?

- D'où arrives-tu, petit?

- De Gobières.

- Gobières? Connais pas. Combien de lunes y a-t-il la nuit chez toi?

- Combien de lunes? Mais une seule! répondis-je d'un ton indigné. À quel jeu jouait cet homme étrange?L'affolement ne me gagna pas immédiatement. Il me fallut d'abord comprendre les implications de ce qu'il venait de dire, puis passer par toute une gamme de divers degrés d'incrédulité, de déni et de colère avant de me précipiter à l'extérieur de sa demeure.

Il faisait presque nuit et un brouillard poisseux rendait indistincte la ville où je me trouvais. Je levai la tête.

Il y avait trois lunes dans le ciel nocturne.

La panique m'étreignit funestement. Je voulus m'enfuir en hurlant, mais j'étais paralysé. Je demeurai là, hébété, sur le seuil de la maison de Gourmol, pendant d'interminables instants. Comment était-ce possible? Il n'y avait qu'une seule lune. Il devait s'agir d'un effet d'optique, une sorte d'illusion. Ou peut-être m'avait-on drogué? Étais-je inconscient, dans les tunnels sous ma demeure, à Gobières? Oui, certainement, j'avais dû glisser et me cogner la tête. Et pourtant... et pourtant, tout semblait si réel. L'odeur, surtout, était à la limite de ce qui était humainement supportable.

Alors que je me tenais là, un chat noir vint se frotter sur mes jambes. Sans trop y penser, je le grattai derrière l'oreille. Il était d'une propeté impeccable, contrairement à tout le reste en ces lieux damnés. Il miaula et me regarda. Il y avait une lueur d'intelligence impossible dans son regard. Enfin, je me résignai et fis demi-tour. Gourmol s'était allumé une autre cigarette et il n'avait pas bougé d'un poil.

- Tiens, je vois que tu as fait connaissance avec mon chat Anuce. Il est adorable n'est-ce pas?

- Où suis-je? demandai-je d'un ton suppliant, au bord des larmes.

- Tu n'es pas le premier à avoir cette réaction, fit-il en hochant la tête. J'ai dû abattre des guerriers endurcis qui avaient complètement perdu la tête. Tu es solide, mon gars! Les conduits font fi de l'espace et du temps et il faut un bon moment - pour ceux qui ne sombrent pas dans la folie - avant que le cerveau puisse accepter leur réalité. En toute honnêteté, je ne peux pas répondre à ta question. Je n'ai pas encore compris exactement la nature des conduits, ni en quoi ils sont reliés à mon problème.

- Votre problème?

- C'est une longue histoire. Je suis - ou plutôt, j'étais - le Magicien attitré de la cour de Bobignon. Le plus puissant dans tout le royaume! ajouta-t-il avec une ironie douloureuse. Disons seulement que la reine voulait un nouveau coffre de voyage. J'ai eu la brillante idée de lui en offrir un qui possédât une capacité supplémentaire à son volume réel, et...

- Volume réel? demandai-je, confus. Rien de ce qu'il disait n'avait de sens pour moi, mais ma curiosité était plus forte que tout et elle avait fini par reprendre le dessus sur les autres sentiments qui déferlaient en moi et que je préférais entasser dans un recoin obscur de mon esprit. J'avais mille et une questions que je brûlais de lui poser et il m'était très difficile de l'écouter parler sans lui demander des précisions.

- L'espace que tu connais possède trois dimensions, mais il en existe un nombre incalculable, bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer. En ajoutant certaines d'entre elles à un coffre, on peut en augmenter le volume intérieur sans qu'il prenne plus de place dans les trois dimensions qui nous sont familières. Mais une erreur s'est glissée dans mes formules et j'ai... brisé quelque chose, conclut-il.

- Ne pouvez-pas réparer ce que vous avez brisé?

- Pour cela, mon garçon, il faudrait que je sache exactement ce que j'ai brisé. Mais je n'en ai pas la moindre idée, ajouta-t-il en faisant apparaître une autre cigarette.

- Est-ce que je peux retourner chez moi? demandai-je d'une toute petite voix, soudainement incapable de contenir plus longtemps le désespoir qui m'accablait et qui venait de reprendre le dessus sur ma curiosité. Est-ce qu'on pourrait ôter les braises et vous pourriez m'aider à grimper dans votre cheminée?

- Cela ne servirait à rien, gamin. Tout ce que je sais indubitablement, c'est que le conduit que tu as emprunté est à sens unique. Il faudrait que tu trouves un autre conduit qui retourne vers ta dimens... euh... chez toi.


13. La fibre du destin

Nous ouvrîmes donc nos premières conserves avant de quitter l'antre de Flatuile et nous attendîmes que nos sucs digestifs accomplissent...