mardi 4 juin 2019

Dans les rues de Bobignon

J'avais décidé de partir à la tombée du jour, car je préférais voir le moins possible la ville. La subir avec mon nez me suffisait amplement. Bobignon était si vile que je ne pouvais qu'imaginer, avec un immense dégoût mais sans pouvoir m'en empêcher, qu'au lieu de nager vers le fonds du puits dans la maison d'Omblé, à Gobières, j'avais plutôt été ingurgité par Prépulle, et que je pataugeais à présent dans ses ignominieuses entrailles farcies de lard. 

Chaque pas était un véritable supplice. Le sol était poisseux, recouvert d'une substance visqueuse et verdâtre. Il me fallait fournir un effort considérable simplement pour soulever mes pieds. Le bruit de succion effroyable produit par cette opération habituellement anodine me donnait le tournis. Des larves blanches s'accrochaient à mes chausses et tentaient de remonter le long de mes jambes, pour accomplir un dessein que j'étais en fort mauvaise posture de leur interdire. Heureusement, Nusse s'en délectait et je pouvais demeurer concentré sur ma marche. Pour rien au monde je n'eusse voulu chuter sur cette surface immonde.

Comme chaque soir, la ville était couverte d'une brume brunâtre épaisse qui engluait mes poumons et me poussait vers des états semi-hallucinatoires proches de la somnolence. Il me fallait pourtant combattre l'envie presque irrésistible de m'étendre pour faire un somme, car cela m'eût sans doute été funeste. Par chance, Nusse, par je ne sais quelle partie de son intelligence, comprenait parfaitement les enjeux auxquels j'étais confronté, et en bon compagon, me mordait gentiment les mollets dès que je me laissais un peu trop aller vers le sommeil.

C'est au cours de cet éprouvant trajet dans l'air vespéral mortel de Bobigon que je remarquai pour la première fois l'aisance déconcertante avec laquelle Nusse parvenait à se mouvoir à mes côtés. Ses pattes ne collaient pas sur le sol et il faisait preuve d'une vigilance impeccable. Les périls de cette ville maudite semblaient n'avoir aucune prise sur lui. Qui plus est, son poil conservait un aspect sain, même si je n'avais pas souvenir de l'avoir vu faire sa toilette, chose qui est pourtant une manie chez ces animaux. Mes propres cheveux me donnaient sûrement piètre allure. Ils se collaient à mon visage, et je devais sans cesse les arracher, ce qui était douloureux.

Gourmol m'avait indiqué la route à suivre pour atteindre le pont de Bobignon. La ville était sise dans une grande île et il n'y avait pas d'autre moyen de la quitter. Même si le magicien avait suggéré qu'il pouvait exister d'autres orifices à Bobignon même, je ne tenais aucunement à les sonder. Ils seraient sans aucun doute infects. S'il existait dans le multivers autant de séries de tubes que Gourmol le pensait, j'en découvrirais d'autres ailleurs, voilà tout. Cela lui donnerait d'autant plus le temps de réparer son erreur, et la pestilence qui écrasait la ville ne serait plus là. Je pourrrais alors en explorer les orifices tout à loisir. J'avais trouvé étrange que le pont fût la seule issue possible, mais Gourmol m'avait assuré que le brouillard qui enveloppait la ville avait depuis un bon moment fait pourrir toutes les embarcations. Le pont de pierre était ma seule chance.

J'avançais dans une ruelle à peine assez large pour laisser passer deux hommes de front quand j'entendis le premier beuglement, tout à la fois pathétique, saugrenu et terrifiant. J'avais scrupuleusement mémorisé le chemin que m'avait indiqué Gourmol, et mon aptitude naturelle à la cartographie m'avait permis d'en faire un plan mental. Pourquoi alors me trouvais-je dans cette impasse? Le deuxième beuglement était plus près, mais je distinguais à peine mes mains dans cette purée de pois. Mes jambes ne m'obéissaient plus. La terreur me paralysait. Le bruit d'un objet très lourd glissant sur le sol s'accompagnait d'un son qui faisait à la fois penser à la déglutition et au vomissement. Quelle horrible créature rampait vers moi? Comment pouvait-elle faire ces deux choses en même temps?

Ce fut le miaulement de Nusse qui rompit l'envoûtement et qui me sauva. Le chat se trouvait quelque part sur ma gauche. Sans hésiter, je me précipitai dans cette direction. J'entendis un craquement mou alors que je défonçais une porte en bois pourri. Je m'étalai de tout mon long sur un plancher de terre battue. Nusse vint me lécher le visage en ronronnant. Dehors, la créature continua son chemin, beuglant de temps en temps. Les cris atroces d'agonie que j'entendis quelques minutes plus tard confirmèrent l'horrible destin auquel je venais à peine d'échapper.

Ces souvenirs m'ont perturbé à un point tel que j'ai épongé mes premières pertes au casino ce soir. J'étais incapable de me concentrer et de suivre les principes appris dans les livres de Gourmol. Je n'avais jamais été terrorisé à ce point de ma jeune existence. Je redoute ce qu'il me reste à découvrir entre ce moment et ma présence ici. Néanmoins, j'espère que toutes mes expériences n'ont pas été aussi traumatisantes. J'ai dû découvrir une foule d'endroits magnifiques. J'espère que j'ai fini par retourner à Bobigon, et que Gourmol a réparé son erreur. J'éprouve une grande sympathie pour le magicien, même après toutes ces années. Il a peut-être été mon seul véritable père, après tout. Quoi qu'il en soit, j'ai eu une idée qui me permettra peut-être de sortir d'ici, le moment venu: et si je perdais tout mon argent? Je doute qu'on me laissera rester ici si je suis sans le sou! Le seul hic, avec cette idée, c'est que je ne sais pas d'où provient l'argent avec lequel j'ai misé le premier soir. Il était là, devant moi, et mes souvenirs sont un peu flous. Je venais de m'éveiller sur la plage et de pénétrer dans l'édifice. Portais-je alors l'argent sur moi? Par les moustaches de l'archiduc! Tout est si embrouillé...

dimanche 2 juin 2019

Départ

Gourmol reprit peu à peu du poil de la bête au cours des semaines qui suivirent. Je devais néanmoins être sur le qui-vive et me tenir sans cesse prêt à intervenir. Dès que la paupière de son oeil gauche était prise de spasmes et qu'il se mettait à émettre un son semblable à celui d'un éternuement retenu, ou qu'il relâchait un certain type de vesse, je savais sur-le-champ qu'il s'agisssait des prémices d'une potentielle crise hilaritique. Je m'empressais donc de lui lancer à la figure le premier objet qui me tombait sous la main. Je faillis lui fendre le crâne, la fois où je lui balançai un fer à repasser en fonte, mais au moins il ne se mit pas à rire. Le plus absurde dans cette scène était le fer à repasser lui-même. Gourmol était de nature échevelée. Son esprit était aussi froissé que ses vêtements. Il m'était tout à fait impossible de me l'imaginer en train de repasser quoi que ce soit, alors je ne pouvais pas comprendre pourquoi il possédait un tel objet. Je n'osais pas lui poser la question, car le sujet était aussi sensible que la portion de son scalp que mon intervention salutaire lui avait arrachée.

Pourtant, il fallait que j'obtinsse réponse à la question qui me taraudait. Pourquoi serait-il impossible de cartographier les tubes et le multivers? Un indigène, confiné à son minuscule village toute sa vie, n'aurait-il pas l'impression que toute tentative de cartographier le monde relevât de la folie? Il regarderait la forêt alpestre de Sabotie, et elle lui semblerait sans limites. Il contemplerait l'étendue des plaines macéroviennes et les déclarerait infinies. Et que dire d'un sauvage n'ayant jamais posé le regard sur l'immensité à prime abord incommensurable des mers du monde? Toutefois, malgré l'apparente vastitude de tout lieu à l'échelle humaine, l'oeil exercé du cartographe que je savais déjà être parvenait à englober conceptuellement les distances, aussi grandes fussent-elles, et à les comprimer pour qu'elles lui soient subordonnées. Malgré ma jeunesse et l'inévitable naïveté qui en est si souvent caractéristique, je formai, durant les semaines passées auprès de Gourmol, le projet de cartographier le réseau de tubes qui reliait les dimensions du multivers. Je serais le plus grand cartographe de tous les temps!

Il me fallut user d'infinies précautions pour aborder à nouveau le sujet avec Gourmol. Il me tolérait, toujours à mi-chemin entre la colère et l'hilarité, mais je sentais que ma présence lui devenait plus inconvenante chaque jour. Il me devait la vie, sauf que cette dette était plus qu'effacée vu que j'étais en même temps la cause du danger mortel qui pesait sur lui. Toutefois, il n'était pas un homme cruel, et il voyait bien que mon projet, aussi fatalement farfelu lui semblât-il, me tenait à coeur. Par ailleurs, je n'étais qu'un enfant. Je comprenais qu'il ne pouvait pas se résigner à me mettre à la porte. Je me préparai donc, avec tout le courage dont j'étais capable du haut de mon jeune âge, à le quitter. Je débutai en lui présentant un croquis tout simple: le lien qui reliait Gobières à Bobignon, à travers le puits de la maison de mon père jusqu'à la cheminée du magicien. Je m'étais armé d'un tisonnier ardent, que je dus employer plusieurs douzaines de fois durant ma courte présentation. Une odeur écoeurante de poil brûlé planait dans sa maison quand nous nous souhaitâmes au revoir.

D'après Gourmol, sa cheminée était un port multiplexeur à sens unique, ce qui voulait dire que plusieurs tubes débouchaient chez lui (j'en avais eu amplement la preuve durant mon séjour, car une bonne dizaine de créatures toutes plus étranges les unes que les autres étaient arrivées par sa cheminée au fil des semaines), mais, en revanche, cela signifiait aussi qu'il était impossible de l'emprunter en sens inverse pour retrouver n'importe lequel des points d'origine. Il me faudrait trouver d'autres orifices, à Bobignon ou ailleurs. Je préparai un baluchon et je fis mes adieux à Gourmol. Je m'étais attaché au bizarre magicien et je lui vouais une affection filiale fort différente du rapport que j'entretenais avec Omblé, qui tenait déjà plus de la compétition que de la paternité. Je souhaitai à Gourmol de tout mon coeur qu'il réussît à réparer les torts qu'il avait causés au multivers et libérât Bobignon de l'infect nuage qui l'écrasait. 

Nusse me suivit. Tout en le grattant derrière l'oreille, je lui indiquai amicalement qu'il devait retourner auprès de son maître, mais il redoubla de câlins et de ronronnements. Gourmol sourit tristement et me dit de profiter de la compagnie du chat, qui pourrait s'avérer fort utile. Il n'y pouvait rien. Nusse avait son propre petit esprit de chat, et il ferait comme bon lui semblait de toute manière. Je ne me doutais pas à cet instant de ce qu'il en était vraiment. J'étais seulement rassuré d'avoir un compagnon. Après tout, je n'étais qu'un gamin et je m'élançais dans un monde inconnu, à demi brisé par un sort manqué de Gourmol, à la recherche d'orifices. J'éprouvais un mélange d'appréhension et d'euphorie face au projet que j'entamais, mais je savais que je n'avais pas le choix. Cartographier était la fibre même de mon être, et j'amorçais le plus grand et le plus ambiteux programme de cartographie jamais conçu.

lundi 11 mars 2019

Recherches

Je n'avais évidemment pas la moindre idée de ce que je venais d'énoncer, de l'énormité inconcevable de ce propos tenu par le pauvre gamin que j'étais, le propos d'un enfant innocent et égaré en un monde qui n'était pas le sien, au bord du désespoir. Ma passion, je le savais déjà avant de me retrouver dans cette désagréable posture que l'on nomme égarement, serait toute ma vie durant la cartographie. Mon esprit était ainsi fait, et rien ne changerait l'indubitabilité de cette ferveur. On conçoit donc aisément (et on me le pardonnera d'autant plus facilement) que je n'eusse pas pris la peine d'ornementer ma question de fioritures en apparence superflues, mais ô combien nécessaires pour préparer mon interlocuteur à la considérer avec probité, voire avec la moindre parcelle d'équanimité.

Évidemment, certaines leçons sont apprises à la dure; la vie est une rude maîtresse. Ce ne fut que trois semaines plus tard que Gourmol reprit connaissance, après l'accès incontrôlable de rire qui avait failli lui coûter la vie. J'étais demeuré à son chevet tout ce temps, car d'une part, je me sentais en bonne partie responsable du coma hilaritique qui l'affligeait, et d'autre part, il constituait fort probablement mon seul espoir de retrouver un jour une voie vers mon monde. Il avait beaucoup maigri durant sa longue convalescence. Puis, un soir que je le veillais, avant même qu'il n'ouvrît les yeux, je vis les doigts de se main gauche se crisper en un geste qui m'était fort familier. Une cigarette apparut et il la porta à ses lèvres, en tira une longue bouffée - qui devint même à un certain point obscène - puis il en fuma une deuxième, une troisième, enfin, après avoir fumé une bonne douzaine de cigarettes, il ouvrit enfin les yeux et me regarda d'un air ébahi. Avant de repartir à rire; mais j'avais prévu le coup. Je le piquai avec un tison et la douleur, suivie de la colère, suffirent à lui permettre de garder contenance. Je ne savais que trop bien que son corps ne serait pas apte à supporter une autre crise hilaritique.

La prochaine action de Gourmol le Magicien fut d'émettre une longue flatulence sonore et malodorante. Le plus intéressant, c'est que tout l'épisode, que je m'efforçais de replacer dans ma mémoire après une soirée ennuyeuse au casino, m'est revenu en bloc du moment que je me suis souvenu de l'odeur fétide qui avait symbolisé le retour à la vie du vieil homme et la renaissance de mon espoir. Cela fait plusieurs heures que je retourne cette idée dans ma tête en jouant distraitement à la roulette. Les odeurs semblent jouer un rôle clé dans ma remmémoration, et il est tout à fait singulier que le casino, ce lieu étrange où je suis, il faut l'admettre, emprisonné depuis le naufrage, n'en comporte aucune, excepté ce bref instant où je croyais avoir décelé l'émanation toxique de Prépulle. Avant et depuis, rien de rien.

N'est-il pas étrange pour l'amnésique que je suis, qui reconstruit sa mémoire à l'aide de souvenirs d'effluves, de se trouver en un endroit qui en est dépourvu? Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Je ne peux me résigner à croire qu'il s'agisse d'une simple coïncidence. Tente-t-on sciemment d'empêcher que je me rappelle ma vie? Aurais-je la moindre chance de rebâtir ces bribes de mon existence si toutes ces puanteurs ne l'avaient autant dominée? Ici, même la nourriture ne dégage aucun parfum. Elle est certes salée ou sucrée, mais ce n'est qu'en mangeant mon dernier repas que je me suis rendu compte de ce fait accablant. Ou encore, se pourrait-il que, lors du naufrage, mon odorat ait été détruit ou irrémédiablement endommagé, et que cela empêche ma mémoire de fonctionner convenablement?

dimanche 13 janvier 2019

Dimensions

L'odeur âcre du tabac s'épanchait à travers la grande salle dans laquelle je me trouvais. Bien que mes narines protestassent, je pressentais qu'en-deça de celle-ci se dissimulaient des puanteurs innomables et qu'il était préférable de ne point percevoir. Gourmol le Magicien patientait en fumant tranquillement. Je m'approchai de lui tout en examinant la pièce attentivement.

Des murs de pierre suintait une sorte de liquide visqueux, ici brunâtre et là verdâtre. À l'origine, cette grande maison devait être magnifique. Le bois pourri des étagères croulant sous les livres et les parchemins avait dû être de très bonne facture. Les tapis et les tentures affadis qui recouvraient le sol et les murs témoignaient des moyens considérables de leur propriétaire, mais leurs couleurs tiraient désormais vers l'ocre et le marron.

Lorsque j'arrivai à côté de lui, Gourmol posa sa main gauche sur mon épaule meurtrie. J'eus un bref mouvement de recul, mais une vague de chaleur et de bien-être me submergea et je ne résistai plus. L'instant d'après, la profonde brûlure avait disparu et je ne ressentais plus qu'un vague engourdissement.

- Voilà, c'est guéri, dit le Magicien. Fais gaffe la prochaine fois que tu emprunteras un conduit. On ne sait jamais ce qui nous attend de l'autre côté.

- Un... conduit?

- D'où arrives-tu, petit?

- De Gobières.

- Gobières? Connais pas. Combien de lunes y a-t-il la nuit chez toi?

- Combien de lunes? Mais une seule! répondis-je d'un ton indigné. À quel jeu jouait cet homme étrange?L'affolement ne me gagna pas immédiatement. Il me fallut d'abord comprendre les implications de ce qu'il venait de dire, puis passer par toute une gamme de divers degrés d'incrédulité, de déni et de colère avant de me précipiter à l'extérieur de sa demeure.

Il faisait presque nuit et un brouillard poisseux rendait indistincte la ville où je me trouvais. Je levai la tête.

Il y avait trois lunes dans le ciel nocturne.

La panique m'étreignit funestement. Je voulus m'enfuir en hurlant, mais j'étais paralysé. Je demeurai là, hébété, sur le seuil de la maison de Gourmol, pendant d'interminables instants. Comment était-ce possible? Il n'y avait qu'une seule lune. Il devait s'agir d'un effet d'optique, une sorte d'illusion. Ou peut-être m'avait-on drogué? Étais-je inconscient, dans les tunnels sous ma demeure, à Gobières? Oui, certainement, j'avais dû glisser et me cogner la tête. Et pourtant... et pourtant, tout semblait si réel. L'odeur, surtout, était à la limite de ce qui était humainement supportable.

Alors que je me tenais là, un chat noir vint se frotter sur mes jambes. Sans trop y penser, je le grattai derrière l'oreille. Il était d'une propeté impeccable, contrairement à tout le reste en ces lieux damnés. Il miaula et me regarda. Il y avait une lueur d'intelligence impossible dans son regard. Enfin, je me résignai et fis demi-tour. Gourmol s'était allumé une autre cigarette et il n'avait pas bougé d'un poil.

- Tiens, je vois que tu as fait connaissance avec mon chat Anuce. Il est adorable n'est-ce pas?

- Où suis-je? demandai-je d'un ton suppliant, au bord des larmes.

- Tu n'es pas le premier à avoir cette réaction, fit-il en hochant la tête. J'ai dû abattre des guerriers endurcis qui avaient complètement perdu la tête. Tu es solide, mon gars! Les conduits font fi de l'espace et du temps et il faut un bon moment - pour ceux qui ne sombrent pas dans la folie - avant que le cerveau puisse accepter leur réalité. En toute honnêteté, je ne peux pas répondre à ta question. Je n'ai pas encore compris exactement la nature des conduits, ni en quoi ils sont reliés à mon problème.

- Votre problème?

- C'est une longue histoire. Je suis - ou plutôt, j'étais - le Magicien attitré de la cour de Bobignon. Le plus puissant dans tout le royaume! ajouta-t-il avec une ironie douloureuse. Disons seulement que la reine voulait un nouveau coffre de voyage. J'ai eu la brillante idée de lui en offrir un qui possédât une capacité supplémentaire à son volume réel, et...

- Volume réel? demandai-je, confus. Rien de ce qu'il disait n'avait de sens pour moi, mais ma curiosité était plus forte que tout et elle avait fini par reprendre le dessus sur les autres sentiments qui déferlaient en moi et que je préférais entasser dans un recoin obscur de mon esprit. J'avais mille et une questions que je brûlais de lui poser et il m'était très difficile de l'écouter parler sans lui demander des précisions.

- L'espace que tu connais possède trois dimensions, mais il en existe un nombre incalculable, bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer. En ajoutant certaines d'entre elles à un coffre, on peut en augmenter le volume intérieur sans qu'il prenne plus de place dans les trois dimensions qui nous sont familières. Mais une erreur s'est glissée dans mes formules et j'ai... brisé quelque chose, conclut-il.

- Ne pouvez-pas réparer ce que vous avez brisé?

- Pour cela, mon garçon, il faudrait que je sache exactement ce que j'ai brisé. Mais je n'en ai pas la moindre idée, ajouta-t-il en faisant apparaître une autre cigarette.

- Est-ce que je peux retourner chez moi? demandai-je d'une toute petite voix, soudainement incapable de contenir plus longtemps le désespoir qui m'accablait et qui venait de reprendre le dessus sur ma curiosité. Est-ce qu'on pourrait ôter les braises et vous pourriez m'aider à grimper dans votre cheminée?

- Cela ne servirait à rien, gamin. Tout ce que je sais indubitablement, c'est que le conduit que tu as emprunté est à sens unique. Il faudrait que tu trouves un autre conduit qui retourne vers ta dimens... euh... chez toi.


lundi 26 novembre 2018

Au fond

Le choc de l'eau glacée fut brutal et je paniquai quelques brefs instants, jusqu'à ce que j'entrevisse du coin de l'oeil la mystérieuse lueur au fond du puits. Elle exerça à nouveau une traction irrésistible sur mon esprit. Je me ressaisis et nageai dans sa direction avec toute l'ardeur que me permettaient mes frêles membres enfantins. La température de l'eau se mit à augmenter, d'abord presque imperceptiblement, puis de manière de plus en plus prononcée.

C'est là que je basculai dans un insondable abîme. Je perdis tout repère avant d'éprouver une sensation tout à fait singulière et des plus terrifiantes. Je n'étais guère plus que de vagues filaments pauvrement tissés, réduit à ma plus simple expression et à la dérive dans une sorte de vide dont la vastitude eût donné aux infinies étendues des mers du monde la grotesque apparence d'un étroit réduit dans le plus infâme des bouges de la Basse-Ville de Gobières. Rien n'avait de sens; je ne saurais dire si je tombais ou si j'étais aspiré vers le haut, ou encore si j'étais immobile.

Je voyageais au sein des étoiles du firmament tout en entrant dans les moindres recoins et méandres de mon être et d'un nombre incalculable d'autres choses. Certaines d'entre elles emplissaient mon âme d'une joie sans limites, d'images pastorales et de rires aux célestes sonorités, à l'ombre des jeunes filles en fleur et de solides gaillards leur faisant la cour; d'autres, cependant, me causaient une incontrôlable frayeur à la vue de rapines innomables et déversaient, voire vomissaient en moi des paysages lugubres composés de landes ténébreuses, déchirées d'éclairs et de feu, tandis que de sinistres personnages, aux traits difformes et torturés, émettaient d'horribles grincements en s'esclaffant, en piaffant et en imitant par leurs danses obscènes des actes immondes qui hantent encore mes cauchemars d'amnésique, chaque soir au casino.

Je vis mille et mille guerres, et autant d'époques heureuses bénies de prospérité et de quiétude. Je vis des empires naître puis mourir, des hommes et des femmes s'aimer et s'entretuer, des mondes se former avant de se dissiper. Je vis tous les âges, et toutes les étoiles, et toutes les créatures dans leurs exotiques unicités; je vis l'univers en entier s'étirant sans fin, et je le vis se contracter jusqu'à n'être qu'un point, pour s'élancer à nouveau vers les néants pourtant irrésistibles l'instant d'avant. Je me vis, tel que j'étais, enfant curieux et désoeuvré, qui était au centre de son propre monde, et puis je me vis aussi minuscule que j'étais dans cette réalité sans bornes, aussi insignifiant et aussi vite oublié que tout le reste.

Puis il n'y eut rien, rien qu'un vide étrange, une obscurité qui celait néanmoins une présence si vaste qu'elle m'échappa d'abord. Tout s'était arrêté - le mouvement, le temps, ma respiration - mais je n'en éprouvais pas pour autant une quelconque sérénité. J'existais, mais rien d'autre ne m'apparaissait possible. J'étais ma propre limite. Alors que je ressassais ces idées stériles, sans le moindre espoir d'arriver à déchiffrer l'énigme de ma situation, j'éprouvai la désagréable sensation que l'on ressent sur la nuque lorsque l'on nous observe. Mais je n'avais ni nuque ni visage, et l'entité m'observait de partout alentour, me cernant de toutes parts jusqu'aux strates les plus profondes et secrètes de mon être. Elle examinait chacune de mes coutures et chaque fil infinitésimal dont j'étais tissé. À mon grand étonnement, je perçus - par quelle faculté, je n'en ai pas encore aujourd'hui la moindre idée - une sorte d'amusement, doublé d'une intense curiosité. Il me fallut quelques instants pour comprendre que j'étais en colère. Comment osait-on me considérer ainsi, comme un vulgaire jouet, comme... comme l'un de ces fauves capturé en quelque contrée lointaine et réduit à divertir les nobles gobiérnois à la foire annuelle, qui leur lançaient des pierres jusqu'à ce que mort s'ensuive?

L'entité s'esclaffa. Chaque fibre de mon âme éprouva durement ce rire, qui était comme un gigantesque coup de tonnerre détonnant en moi. Je compris que je n'étais qu'un maigre esquif ballotté par d'intemporelles et capricieuses lames, et que l'entité eût très bien pu être l'un de ces monstres marins qui ornaient les cartes de mon père. Petite chose, entendis-je mentalement, tu m'amuses. Tes fils sont épars, mais se mouillent en tant d'eaux!

Soudain, sans le moindre avertissement, l'entité, dont je ne savais si elle était bienveillante ou maléfique, me jeta loin d'elle, et je fus submergé par une vague de lassitude difficile à décrire. Je n'avais été qu'un vulgaire galet trouvé au hasard d'une promenade au bord de quelque cosmique rivière et j'avais été rejeté d'où je venais, sans malice ni scrupules, mais par ennui. Par ennui!

Je retrouvai mon corps et toutes ses perceptions d'un coup. La sensation de brûlure, complètement inattendue, me fit hoqueter de douleur. L'eau était bouillante et la lueur, toute proche. Puis il n'y eut plus d'eau du tout, et je tombai sur des braises encore ardentes. Je roulai hors de la cheminée en renversant une marmite à l'odeur infecte et je vis un homme corpulent de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux noirs en bataille et à la barbe poivre et sel hirsute, qui fumait un petit tube blanc tout en me regardant d'un regard exaspéré.

- Allons, gamin, ne reste pas là, relève-toi et viens ici, il faut traiter tes brûlures, dit-il d'un ton las.

- Qui êtes-vous? demandai-je malgré la douleur lancinante qui me déchirait l'épaule, et non sans une certaine dose de méfiance. Était-ce la créature qui m'avait examiné? Non, cela semblait somme toute peu probable. Cet homme avait le teint cendreux et son regard éteint ne me disait rien qui vaille.

L'homme secoua la tête puis leva les bras, à l'article du désespoir.

- Mais pourquoi posent-ils donc tous la même question en arrivant? marmonna-t-il plus pour lui-même que pour moi.

Il sembla vouloir ajouter quelque chose, puis se ravisa en voyant mon air ahuri.

- Je suis Gourmol le Magicien, reprit-il d'un ton pompeux et ironique. Bienvenue à Bobignon, ou plutôt à ce qu'il en reste, grommela-t-il en allumant, d'un mouvement presque imperceptible de sa main gauche, un autre petit tube blanc qu'il se mit à fumer tranquillement.

vendredi 12 octobre 2018

Profondeurs

Mon père envoya une missive nous annonçant qu'il prolongeait son voyage d'affaires. Il n'escompait pas être de retour avant un autre mois, voire deux. Une délégation diplomatique de la Sabotie, petit pays enclavé par les hauts sommets des Branucies, était arrivée à Chalutins-les-Bains, de l'autre coté de la péninsule, à peu près au même moment où Omblé s'y trouvait. Ces gens aux moeurs étranges et aux habits farfelus - la lettre comportait une longue description de leurs coutumes vestimentaires qui firent les délices de mon imaginaire fertile - s'étaient rarement aventurés hors de leurs frontières, qu'ils gardaient d'ailleurs jalousement (peu d'étrangers obtenaient l'autorisation de les franchir, et le voyage comportait d'innombrables périls, à ce qu'on en disait).

Les ambassadeurs sabotiens représentaient donc une double opportunité, puisqu'ils s'intéressaient grandement aux cartes de mon père, tout en étant une source intarissable d'informations géographiques et mythologiques nouvelles. Omblé se réjouissait d'avance de pouvoir orner ses futures cartes de créatures inédites, toutes plus incongrues les unes que les autres. Son enthousiasme crevait le fin vélin sur lequel sa lettre était soigneusement rédigée, et j'en éprouvai pour lui une grande joie, malgré les différends parfois âpres qui nous opposaient. Sa calligraphie s'élançait en courbes opulentes, les caractères jaillissant de leurs trajectoires attendues pour se métamorphoser en paraboles évocatrices qui osaient même, en certains endroits, se transmuter en festons dont la magnificence n'avait d'égale que leur audace; je décelai de surcroît dans sa signature, déjà d'ordinaire bien enguirlandée, une bonne demi-douzaine de fioritures subsidiaires qui ne m'étaient guère familières. Eussé-je été plus vieux, j'eusse pu aussi soupçonner quelque amourette avec une belle Sabotienne de la suite des ambassadeurs, mais je n'étais pas encore tout à fait en âge de songer à des aventures galantes.

La semaine suivante, Prépulle m'annonça qu'il prenait des vacances et qu'il serait absent tout le mois de septembre. Le sourire en coin qu'il arborait me fit froid dans le dos. Il savait - je ne saurais dire comment - que je pouvais le traquer. Moi qui m'étais cru le chat sur la piste d'une énorme souris, je me rendis soudain compte que les rôles étaient en fait inversés. Il se jouait de moi, m'embrouillait, et me mettait fort probablement sur de fausses pistes, au bon gré de sa fantaisie malodorante. Je tentai de n'en rien laisser paraître, mais ma mine déconfite dut lui en révéler bien plus que je ne l'eusse voulu, car il s'éloigna de moi en riant sous cape. Je ne puis dire lequel, du soulagement ou de l'accablement, l'emportait en moi à cet instant. Certes, je pourrais respirer plus librement et me nourrir convenablement au cours de cette trentaine, mais je perdais aussi la chance de découvrir à quel jeu jouait Prépulle. Il me faudrait redoubler de précautions et m'armer de patience. J'aurais un mois entier pour tenter de déceler les chemins qu'il empruntait dans le labyrinthe sous notre maison, et pour réfléchir à ce qu'il pouvait bien y comploter, bref pour le percer à jour.

Sa litière et son odeur, portée et supportée par vingt hommes choisis parmi les plus costauds de Gobières, déjà rouges d'effort après à peine quelques instants, ainsi qu'une bonne douzaine de groupes semblables, disposés à quelques toises de distance les uns des autres tout au long du chemin qui menait au port et qui s'apprêtaient, chacun à son tour, à relever ses prédécesseurs au bord de l'épuisement, sa litière et son odeur, disais-je donc, avaient à peine disparu sur le chemin pentu qui reliait notre villa à Gobières, que je me précipitai dans les souterrains. Je retournai aux endroits - carrefours, galeries, conduits, margelles, précipices et rotondes - où j'avais souvenance d'avoir perçu son horrible parfum, mais il ne me fallut que quelques brefs instants en chaque lieu pour constater qu'il avait, partout et irrémédiablement, effacé la moindre trace de sa présence. Mon estomac se détendit tandis que mes pensées se perdaient en conjectures. Pourquoi? Quand? Comment?

Je dus m'évanouir sous le choc, puis marcher dans un état semi-comateux durant un certain temps, car je m'éveillai dans une grande pièce aux nombreux stalactites et stalagmites, dont le plafond était invisible, et qui m'était totalement inconnue. En son centre se trouvait un puits rempli d'eau à ras bord. Une phosphorescence, dont l'origine m'échappait, me permit d'entrevoir mon visage hagard et vieilli, mes cheveux ébouriffés et mes traits creux. "Par les mille gibets de Gobières", songeai-je. Depuis combien de temps me trouvais-je dans le souterrain? Puis, cette image se dissipa, et l'eau du puits redevint obscure et insondable. À l'époque, et jusqu'à ce jour, je n'avais su expliquer cette vision subite d'un futur moi. Désormais, je sais qu'il s'agissait de mon apparence suite au naufrage, que me renvoyèrent les innombrables miroirs qui tapissaient le corridor à l'entrée du casino.

Revenu de la forte surprise et de l'effroi que m'avait causé cette apparition fantasmagorique, je sondai du regard la vaste salle dans laquelle je me trouvais. C'est alors que, du coin de l'oeil, j'entrevis une faible lueur vacillante tout au fond du puits. Pourtant, dès que j'y reportai mon regard, elle disparut aussi subitement qu'elle était apparue. Je décidai de tenter à nouveau l'expérience, et je promenai distraitement mon attention sur les distantes parois de l'immense pièce. À nouveau, je captai un fugace brasillement à la limite de mon champ de vision. Après plusieurs minute de cette singulière poursuite, je parvins à trouver l'endroit exact où j'étais en mesure de percevoir la mystérieuse coruscation. Au-delà de toute raison, il y avait bel et bien une flamme qui dansait tout au fond de ce puits pourtant rempli d'eau.

Je n'hésitai que quelques brefs instants avant de prendre ma décision. Je me déshabillai, ne conservant que mon caleçon de soie mordorée à motifs fantastiques, retint mon souffle puis plongeai dans l'eau glaciale. Je ne le savais pas encore, mais ma vie venait de basculer, car je venais, pour la première fois - et certes pas pour la dernière - d'entrer en contact avec la vieille Magie, celle-là même que nos prêtres et nos savants, du haut de leurs cathèdres et de leurs tribunes, s'efforçaient de nous faire oublier en cette époque de grands progrès spirituels et techniques.

lundi 9 juillet 2018

Traces

Le temps chaud approchait à vive allure, resserant son étau cruel autour de nous tous. Les derniers vestiges du printemps - crues, pendaisons et floraisons tardives - rendaient les armes face à l'ardeur inexorable du soleil de juin, qui cuisait chaque année davantage les gibets et les toits d'ardoise, si caractéristiques de Gobières. Une nouvelle construction était toujours remarquable au rouge vif de sa toiture, alors que ses voisines plus anciennes semblaient la narguer de l'éclat terne et bruni des leurs, gage de leur durabilité et de leur âge vénérable.

J'ai souvenance très nette de la cuisson des nouvelles sections de notre toiture, l'année précédente, alors qu'Omblé s'était engagé dans une énième rénovation de notre villa. L'odeur me mettait l'eau à la bouche à toute heure du jour et de la nuit, et je lui attribue plus qu'à toute autre chose ma poussée de croissance phénoménale de cette année-là.

L'après-midi devenait une période où nous étions tous alanguis par l'écrasante chaleur qui s'était accumulée depuis l'aube. J'étais alors, vers la fin juin, dispensé de cours après le déjeuner. Prépulle en était autant, sinon davantage, soulagé. Nous y trouvions tous deux notre compte, j'imagine. Je crois que c'est à cette époque que je commençai à être affligé de ces répugnants rêves olfactifs.

Prépulle était logé chez nous à l'année, bien entendu, et son odeur rébarbative traînait toujours un peu où il s'était aventuré au cours des dernières heures, voire même journées. La première fois que je m'éveillai, le souffle court et le coeur au bord des lèvres, je maudis cet homme dégoûtant que le sort avait mis sur mon chemin et jurai de me venger un jour. Pourtant, et bien que je ne comprisse l'affaire seulement quelques semaines plus tard, ce furent bel et bien ces cauchemars odoriférants qui m'aiguillèrent sur sa piste.

Je ne fus tout d'abord qu'extrêmement accablé, mais je remarquai peu à peu que mon odorat semblait s'aiguiser de manière tout à fait anormale. J'en fus tout à fait consterné, à un point tel que je lus maints traités sur l'art des noeuds, tout en cherchant un endroit propice à utiliser ce savoir-faire et en espérant que ce ne serait pas Omblé qui me découvrirait au bout de ma corde, mais j'en tirai rapidement une sorte de fascination morbide: il m'était désormais loisible de suivre Prépulle grâce à mon nez. Le plus intéressant, c'était qu'à certains moments, je perdais complètement sa piste. Évidemment, il faisait beaucoup trop chaud pour le suivre pas à pas dans la maison; je me contentais de fermer les yeux et de suivre sa trace. Je m'étonnais aussi grandement qu'un obèse comme lui pût se déplacer autant sans souffrir d'un infarctus. Il me semblait même par moments qu'il se promenât à une allure que nul ne lui connaissait, voire qu'il courût.

Entretemps, en fait, depuis ma confrontation avec mon père au sujet de la carte des passages secrets que j'avais tracée, je n'avais plus osé me rendre dans les souterrains. J'entretenais même parfois l'idée - très brièvement, il faut dire - qu'il avait eu raison sur toute la ligne, et que j'avais tout bonnement imaginé ces escapades fantastiques. Pourtant, l'idée d'explorer à nouveau ces lieux exerçait sur moi un attrait qui était presque irrésistible. J'étais taraudé par le désir de pousser plus avant ma prospection de ce territoire inconnu, un désir qui allait être mon plus fidèle compagnon tout au long d'une vie qui, si j'en crois ces quelques souvenirs de mon enfance qui me sont revenus depuis que je suis prisonnier du casino, a été fort aventureuse. Même ici, je passe des journées entières à errer dans les corridors et, d'après ce que j'en sais à date (connaissances somme toute liminaires), il s'agit sans aucun doute de l'édifice le plus vaste au monde.

Lorsqu'août arriva, je n'y tins plus. Omblé était parti de l'autre côté de la péninsule qui abritait Gobières pour un lucratif voyage d'affaires, et j'étais laissé au bon soin de la domesticité, qui m'accordait une grande liberté. Je n'étais tenu que d'assister au cours du matin avec Prépulle, puis le reste de la journée m'appartenait. La chaleur était accablante et je savais que les souterrains offriraient un refuge sûr contre la canicule. Je pourrais m'y réfugier des heures durant, sans que personne ne vînt m'y déranger, et j'aurais alors tout loisir de laisser libre cours à mon imagination fertile.

Malgré ma conviction que je n'avais rien inventé, je fus grandement soulagé de constater que les passages existaient réellement. Je passai d'innombrables heures à y errer, ajoutant d'inimaginables degrés de précision à la première (et funeste) version de la carte que j'avais présentée fièrement à mon père. Puis, un jour - cela devait bien faire deux ou trois semaines que j'avais décider de défier l'interdit paternel et que je jouissais de découvrir à chaque pas quelque chose de nouveau - je m'effondrai soudain, foudroyé par l'information que venait de me transmettre mon nez.

Prépulle était dans les passages secrets.

J'ai eu la même réaction il y a quelques instants, ici au casino. J'ai senti cette odeur reconnaissable entre mille, cette atroce exhalaison immonde. Prépulle serait-il ici? Je suis resté à genou sur la moquette un bon quart d'heure, paralysé d'angoisse. C'est impossible, mon esprit est tout à fait détraqué. Comment pourrait-il être ici? Non, ce n'est que l'intensité de cette expérience dans les souterrains qui m'a terrassé, même après tant d'années. Un bon signe. Ma mémoire semble vouloir demeurer active. Voilà: l'odeur n'était après tout qu'un souvenir. Elle n'est pas ici. Étrangement, en fait, il n'y a aucune odeur dans le casino, je le remarque à l'instant, à part la nappe de vomissure devant moi, qui est la mienne.

Dans les rues de Bobignon

J'avais décidé de partir à la tombée du jour, car je préférais voir le moins possible la ville. La subir avec mon nez me suffisait ampl...