jeudi 3 décembre 2020

18. Courbes


La femme a fini par me laisser seul sur le toit, sans que je remarque son départ. Combien de temps ai-je passé, perdu dans mes pensées, à voguer sur les flots obscurs de mes réminescences? Ici, l'air frais et salin du large me fouettait le visage et me rappelait Gobières. La nuit était moite et j'ai bu jusqu'à m'endormir tout habillé à la belle étoile. À mon réveil, malgré une migraine infernale, j'avais l'esprit plus clair que depuis un bon moment. J'ai regardé l'océan, puis je me suis demandé ce qu'un casino pouvait bien faire ici, sur cette île tropicale perdue au beau milieu de nulle part. 

Une faim dévorante a fini par me convaincre de retourner à l'intérieur et il n'a pas fallu bien longtemps pour que l'atmosphère feutrée et l'absence de perspective des salles de jeu m'hypnotise à nouveau. Les nouvelles machines que j'ai découvertes à mon retour sont dotées d'un magnétisme incroyable. L'écran tactile, les animations subtiles, et la panoplie de jeux qu'elles offrent me permettent de m'abimer totalement dans un étrange ballet, où je perds notion de moi-même. Je deviens en quelque sorte un avec la machine, et les dernières journées, voire semaines ont passé en un clin d'oeil. Je préfère plonger dans cette sorte de transe à l'effort considérable que la reconstruction de ma mémoire exige. Devant ces écrans magiques, je peux m'oublier. 

À mon retour d'une rare (et précipitée) pause à la salle de bains, j'ai hésité un instant avant de reprendre ma dialectique jouissive et annihilante avec la machine. Je me suis efforcé de continuer à suivre le fil de mon passé, au moment de mon retour de Bobignon. J'ai éprouvé une grande difficulté à mettre de l'ordre dans mes pensées, tant le récit de ce qui m'est arrivé dans cette ville étrange me semble échevelé et invraisemblable. Avant, tout semblait aller de soi: la relation entre mon père et moi était tendue, mon précepteur empestait d'une odeur pestilentielle, j'aimais explorer notre immense demeure à Gobières, je me destinais à la profession de cartographe en opposition aux principes du paternel lui-même cartographe de renom... puis survint cet hurluberlu, Gourmol, ses balivernes sur les tubes du multivers, son chat étrange, les créatures innomables qui rampaient partout dans la ville, la réserve spéciale du prévôt de Sabotie, les incroyables talents gutturaux et labiaux de Flatulie...

Avais-je fabulé, inventé de toutes pièces cet épisode? La séquence narrative n'avait ni queue ni tête et semblait être l'invention d'un gamin qui veut faire des blagues scatologiques. Toutefois, ces interrogations ne firent que confirmer que cette aventure à peine crédible et mal ficelée avait bel et bien eu lieu. J'avais un souvenir clair de mon réveil à côté de Flatulie, dans ma chambre, à Gobières, auprès d'Omblé et de Prépulle. Encore une fois, l'odeur pestilentielle de mon tuteur m'aidait à recoudre le fil de mes pensées, à leur donner du volume et de la régularité, à en étoffer la fibre, à leur octroyer une vraisemblance qui, quoique molle et fumante, en faisait un textile à part entière, avec ses reliefs et ses creux propres.

Elle me fut aussi providentielle, car j'étais couché en caleçon, et le souvenir des courbes enivrantes de Flatulie et de son habileté à établir une succion parfaite... bref, tout cela menaçait dangereusement l'érection d'une gênante orthogonalité en plein coeur de mon sous-vêtement. Dès que je me concentrai plutôt sur Prépulle, je parvins à contrôler mon excitation et à m'éviter une discussion embarassante avec mon père. Et ce souvenir m'a doté d'une arme nouvelle pour combattre le casino.

Car je suis désormais convaincu que chaque élément de ce lieu est agencé d'une manière particulière et voulue, de sorte que les clients passent le plus de temps possible à miser et à perdre leur argent. Toutes les caractéristiques en sont témoin: l'absence de fenêtre ou d'horloges permettant de marquer le temps, les plafonds bas et les planchers encombrés de tables et de machines évitant toute perspective lointaine, les tapis au sol, sur les murs et au plafond qui amortissent les éclats de voix des gagnants et les coups de pistolet des perdants qui se suicident... mais, surtout, les courbes. Tout n'est ici que sinuosité, courbure, fléchissement, rondeur, galbe, inflexion, convexité, flexion, cambrure, rotondité, circularité, cintrage... sexe labyrinthique d'une femme infernale, conçu pour piéger l'homme insouciant qui s'y aventure en quête d'un peu de bon temps.

Nulle part l'âme ne rencontre un angle droit, une orthogonalité, une saillance, un heurt. Tous les changements de direction s'effectuent progressivement, selon un arc doux. Ces chemins paraboliques participent de cet effet hypnotique, empêchant de trouver une issue, ramenant toujours le joueur écoeuré vers sa table ou vers sa machine. Et que dire, justement, de ces machines! Elles sont de véritables condensés des principes architecturaux qui ont présidé au design du casino: tout y est ergonomique et ondulant, facile et plaisant, amorti et agréable. Les sons ressemblent aux doux murmures de l'océan, les images emploient des pastels agréables à l'oeil et la cadence varie selon mes états d'esprit, comme si la machine observait mon comportement jusque dans ses moindres détails. Il ne suffit que de quelques minutes, parfois à peine une douzaine de secondes, pour établir avec la machine une symbiose totale, pour se dématérialiser et pénétrer dans cette zone où plus rien d'autre n'existe que la prochaine mise, où l'homme et la machine ne font qu'un.

Pourtant, et grâce à celui que j'ai toujours considéré comme mon pire ennemi, je suis désormais capable d'interrompre ma session de jeu à volonté la plupart du temps. Il me suffit de m'emplir les narines de cette horrible odeur et je parviens parfois à briser la transe, à me lever et à poursuivre mon exploration des lieux, car si je veux résoudre l'énigme de mon arrivée ici, je dois tout d'abord trouver la sortie de ce damné casino et investiguer à l'extérieur, sur la plage et sur l'île. Qui sait, je pourrai peut-être repérer le bateau qui doit bien ravitailler le casino, et y obtenir un passage. Si le prix à payer pour réaliser cet objectif est de vomir quelques fois par jour au souvenir de Prépulle, ainsi soit-il.

19. Persiennes de l'âme

Les semaines qui suivirent mon retour à la maison furent tout d'abord très déconcertantes. Au cours de mon voyage dans le multivers, que...