dimanche 10 juin 2018

3. Passages

Mon temps à Gobières était réglé par deux grandes occupations. La première consistait à m'exercer à la cartographie en compagnie de mon père, ce qui m'apparaissait toujours comme de précieux et rares moments à chérir, Omblé passant beaucoup plus de temps à recevoir ambassadeurs, marchands, armateurs et ministres, et à se rendre à de nombreuses réceptions où l'on s'arrachait ses cartes, qu'à dessiner les cartes elles-mêmes. J'eus beau fouiller les méandres de mes souvenirs renaissants, je n'y décelai nulle trace de ma mère. Avait-elle été emportée par la peste qui avait sévi à Gobières lors de ma première année, ou était-elle morte en couches? J'interrogeais mon esprit détraqué, mais la réponse à cette question m'éludait encore. Je savais seulement que je ne l'avais jamais connue, et je le regrettais amèrement.

Puis il y avait les longues et pénibles séances que je subissais de mon précepteur Prépulle, un petit homme rond au visage rubicond qui empestait le parfum de première qualité. Il appliquait chaque jour une épaisse couche de fard sur son visage, couche qui, en séchant, formait des escarres colorées qui s'effritaient et venaient se déposer sur mes manuels ou sur mon outillage. J'y imaginais les écailles d'un dragon ou les déjections d'un léviathan, et Prépulle devait ramener à l'ordre mon esprit vagabond. L'effort qu'il devait fournir à ces occasions l'épuisait et de grosses gouttes de sueur perlaient à son front avant venir liquiéfier les gales de maquillage. Je le regardais s'esquinter avec une sorte de fascination morbide. J'eusse pu colorier des murailles gigantesques avec la quantité incroyable de matière qu'il répandait sur la table de travail.

Les séances visaient à m'enseigner toutes matières propres au métier de cartographe et, plus largement, à un travail intellectuel de premier ordre:  manier le compas, calibrer l'abaque, le bon emploi de toute une gamme d'outils, mais je me rendis compte assez rapidemenmt que j'y apprenais surtout à mépriser Prépulle. Son embonpoint lui rendait sans cesse le souffle court et siffilant et l'odeur rance et écoeurante de sa sueur n'était surpassée que par les parfums dispendieux sur lesquels il gaspillait tout son salaire, sans qu'ils parvinssent à dissimuler entièrement sa puanteur. Que savait vraiment cet homme obèse et malodorant du vaste monde? S'il n'eût point demeuré chez nous, les chiens errants de Gobière l'eussent sans doute traqué et mangé.

Du reste, j'avais beaucoup de temps libre et je l'employais à explorer les moindres recoins de notre maison. La villa, construite sur une falaise, comportait plusieurs étages souterrains, creusés à même le roc. Personne n'en connaissait l'existence, et je soupçonnais qu'une demeure ancienne avait jadis occupé le promontoire. Mon esprit s'élançait sans répit dans l'élaboration de fantaisies et je pouvais passer plusieurs heures, le dos sur un mur humide, au milieu d'effluves de salpêtre et de moississures, à m'imaginer l'emploi qu'on avait fait jadis de ces corridors désormais à l'abandon.

J'étais tout de même le fils de mon père, et je construisis secrètement une représentation très précise de l'enchevêtrement des corridors abandonnés. Un jour, je voulus présenter mon travail minutieux à mon père, et sa rebuffade marqua le début d'une séparation qui n'alla qu'en s'accuentuant. «Où as-tu trouvé ce plan?» me demanda-t-il d'un ton accusateur, comme si je lui avais dérobé quelque chose dont il ne connaissait même pas l'existence l'instant d'avant. Je voulus lui expliquer ma démarche, mais il ne m'en laissa pas l'occasion. Dès que je lui eu avoué avoir dessiné à partir de mon exploration personnelle, il s'empara de ma carte, la déchira, et la jeta par la fenêtre.

Rouge de colère, incapable de croire que j'eusse osé le défier de la sorte, il m'expliqua d'un ton puéril qu'un cartographe se basait sur ses précédesseurs, et que nul ne saurait amorcer une carte sans s'appuyer sur les auteurs passés. Il me montra les plans de la construction de notre villa, dessinés par un architecte le siècle dernier, puis ceux des rénovations qu'il avait lui-même entreprises à mesure que sa renommée et sa fortune avaient cru. Bref, les corridors secrets que je passais mes temps libres à parcourir étaient un pur produit de mon imagination et le sujet était clos; qu'il ne me reprenne pas à délirer de la sorte. Le sommeil m'échappa cette nuit-là; je n'arrivais pas à accepter sa réponse à ma question, présomptueuse d'après lui, quant à savoir, si son raisonnement était exact, comment la première carte avait bien pu être dessinée? «Voyons donc, Saltrumon, c'est l'évidence même: les anciens avaient une connaissance parfaite du monde, et leur savoir s'est effrité à cause la négligeance de leurs descendants. Nous cherchons seulement à retrouver ce savoir originel, ces idées idéales, égarées par l'étourderie de ces hommes décadents».

Cette vieille habitude d'explorer, bien ancrée en moi depuis cet épisode de ma tendre enfance, me portait à errer dans le casino et à construire une représentation mentale des lieux. Il me fallut un certain temps avant de me rendre compte que je ne retrouvais plus la sortie qui menait à la plage. Avais-je rêvé l'île tropicale? Et le naufrage? Ma mémoire me jouait-elle encore des tours? J'eus beau aller et venir en tout sens, je dus me rendre à l'évidence au bout de quelques jours: il n'y avait pas d'issue au casino, ou bien s'il y en avait, elles étaient si bien dissimulées que je ne parvenais pas à les retrouver. Durant quelques brefs instant je me sentis désemparé, mais je haussai finalement les épaules; cela n'avait guère d'importance pour le moment. Je devais avant tout recouvrer la mémoire. Je pourrais m'inquiéter de ce genre de bagatelles par la suite.

samedi 26 mai 2018

2. Plongée dans le passé

La monotonie du casino - l'éternelle pénombre à l'intérieur, les petits bruits tout autant que les bruyantes exclamations des gagnants, les sonorités violentes des bagarres et des coups de pistolet, la sensation moelleuse des tapis sur mes pieds nus, les festins somptueux, la luxure effrénée dans les chambres à l'étage - ces éléments m'offraient une sorte de familiarité accablante, mais qui ne rimait à rien. Je m'assoupissais souvent aux tables de jeu, surtout dans les moments tranquilles, où je n'entendais qu'une ou deux balles siffler près de mon visage. Au moins, je pouvais jouer tout en laissant errer mon esprit. J'espérais avec ferveur que la mémoire me reviendrait, au hasard d'un détour inattendu de mes pensées.

Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que les premiers souvenirs n'émergeassent d'eux-mêmes de mes tréfonds inaccessibles. J'avais gagné une coquette somme déjà, et je fus soulagé de constater que ma stratégie portait ses fruits. La sensation de mes réminiscences n'était pas sans rappeler une démangeaison. Je m'efforçai de gratter tout autant que je le pus, et peu à peu le vernis qui m'interdisait à moi-même se détacha par à-coups, et il me fut loisible de lancer un regard curieux et inquiet vers mon passé perdu.

Je vis tout d'abord une grande pièce, bien aérée, aux murs lambrissés de motifs et de bas-reliefs d'une facture exceptionnelle. Des étagères en bois noir croulaient sous des masses de livres, de parchemins et de feuilles.  Le plancher de bois franc réfléchissait la lumière de cette belle après-midi, rendant la pièce chaleureuse. Au centre de la pièce, sur une moquette saphisienne qui devait bien valoir la rançon d'un roi, une table massive en chêne rouge captait l'attention, et un homme était penché dessus. Il tourna la tête et je tressaillis: c'était le visage barbu d'Omblé de Gobières. Mon père!

Il fronça ses épais sourcils et je vis la colère danser dans ses prunelles. «Saltrumon! Est-ce que tu m'écoutes? Cesse de laisser ton esprit vagabonder au loin!» À regret, je délaissai le magnifique panorama qui s'offrait à ma vue et qui faisait virevolter mon imagination. Notre maison était bâtie sur une falaise qui surplombait la mer et la ville de Gobières. De nombreux panaches de fumée montaient des artères commerciales, alors que les restaurants préparaient leurs fours pour le repas du soir. Parfois, un coup de vent nous apportait l'arôme entêtant d'un poisson en train de frire.

À contrecoeur, je m'approchai de la table. Les superbes cartes d'Omblé de Gobières jouissaient d'une renommée qui dépassait largement les frontières de la ville; des gens venaient de partout pour acquérir à prix d'or ces superbes documents ornés d'illustrations vives. La riche bibliothèque comprenait tous les grands auteurs antiques, dont certaines volumes très rares. Grâce à ces sources dignes de confiance, mon père pouvait tracer les cartes les plus belles et les plus précises qui fussent. Celle sur laquelle il travaillait n'en était qu'aux balbutiements, mais déjà les monstres nautiques et les contrées fabuleuses étaient esquissés au crayon de plomb.

Bien que j'appréciât la beauté des croquis de mon père, j'étais sans cesse attiré par ces pays lointains et ces animaux fantastiques. J'eusse préféré m'y rendre en personne. Je regardais souvent les goélands qui tournoyaient au-dessus du port, à la recherche de nourriture. Que j'eusse aimé être un oiseau, pour voler de par le monde, franchissant tous les obstacles avec l'aisance élégante des volatiles!

mardi 15 mai 2018

1. Réveil sur la plage

À mon réveil, j'eus l'impression que ma tête se fendait en milliers de morceaux. La lumière trop vive du soleil couchant m'aveuglait, et la douce brise qui soufflait sur la plage m'écorchait la peau comme autant de poignards.

Que m'était-il arrivé? Où étais-je? Ces questions m'achevèrent, et je me rendormis. Je ne saurais dire combien de temps je passai là, gisant sur le sable brûlant d'un rivage inconnu, abandonné au ressac que mon corps brisé faisait clapoter dans mon esprit vagabond. 

J'ai vaguement ressouvenir de la voûte céleste et des étoiles qui n'étaient pas au bon endroit. Combien de jours s'écoulèrent ainsi, alors que j'étais entre la vie et la mort? Impossible à dire. Quand enfin j'eus recouvré un semblant de conscience, je trouvai une petite lagune, étanchai la soif qui me taraudait, puis observai pendant un certain temps le paysage environnant pour tenter de m'y retrouver.

De grands arbres - je n'appris que bien plus tard qu'il s'agissait de palmiers, à propos desquels j'avais déjà lu quelque chose - s'avançaient dans le sable, laissant derrière eux une jungle luxuriante de laquelle s'échappaient toute sorte de bruits inquiétants, en particulier au crépuscule. Le sable, d'une blancheur presque immaculée, devenait brûlant peu après l'aube. Rapidement, j'appris à chercher l'ombre des palmiers et je me façonnai un harpon rudimentaire. Il me fut alors possible de me rassasier et, peu à peu, de reprendre des forces. 

De là, mon esprit entraîné à la cartographie se mit à échaffauder des hypothèses, des protocoles, des mesures à prendre, des relevés à consigner soigneusement sur papier vélin, bref, toutes ces choses que je savais faire depuis... depuis quand, au fait?

J'étais toujours tourmenté par mon amnésie, qui semblait vouloir persister bien au-delà des premières journées enfiévrées qui m'avaient vu agonisant sur la plage. Je savais bien qui j'étais - Saltrumon de Gobières, fils du grand cartographe Omblé de Gobières - mais c'était à peu près tout. De toute évidence, j'étais naufragé sur cette île tropicale. Comment étais-je parvenu en ces mers inconnues? Qu'avais-je parcouru comme chemin pour me rendre si loin de chez moi? Où étaient les autres qui m'avaient sûrement accompagné? Et notre navire? Pourquoi n'y avait-il pas le moindre débris sur la plage? Qui était Omblé, mon père? Et Gobières? En me concentrant, j'arrivais à retrouver certaines sensations, peut-être celles du temps où j'étais nourrisson, des odeurs, des sentiments éphémères, qui ne perduraient que l'espace d'un instant, avant de s'évanouir dans l'espèce de brouillard mental qui m'empêchait de tourner mon regard vers le passé.

Je résolus alors de tout commencer par le début, par les premiers souvenirs de mon enfance, et de reconstruire pas à pas ma mémoire défaillante et mon identité perdue...

23. Le labyrinthe

Le design de la ville de San Sabotio est d'une telle étrangeté qu'il me fallut plusieurs semaines pour m'y déplacer sans me perd...