jeudi 21 mai 2020

15. Bye bye Bobignon

Flatulie subissait l'assaut d'une crampe particulièrement pénible, mais elle parvint néanmoins, malgré ses traits ravagés par la souffrance et ses yeux emplis de larmes, à me désigner une petite porte coulissante sous le banc du cocher, banc qu'il nous était par ailleurs impossible d'utiliser dans notre état actuel; nous étions pliés en deux sur la plateforme de la charrette depuis les premières crampes. Avec mille précautions, de manière à ne pas briser le rythme de l'alternance de nos flatuosités en relâchant mes sphincters par un mouvement inopportun au mauvais moment, ce qui aurait eu de funestes conséquences pour notre périlleuses entreprise, je rampai avec une extrême lenteur, portant une attention particulièrement aiguë à la disposition interne de mon organisme, à chaque minuscule signal provenant de mon esthésie proprioceptive ravagée, je rampai, donc, jusqu'au cabinet et j'en ouvris la porte d'un geste qui me sembla durer une éternité.

Le compartiment contenait un brasero, duquel émanait une chaleur presque réconfortante. Je sais bien qu'un chat ne peut sourire, mais le regard de Nusse à cet instant était impitoyablement souriant, je pourrais le jurer. Il anticipait ce qui allait venir avec délice, de toute évidence. Il me faut bien lui accorder que pour un chat, il était bien spécial, et qu'il vécut avec nous une aventure hors du commun. De toute façon, la viscosité corrompue de Bobignon semblait ne pas avoir sur lui la moindre prise. Il ne pouvait que profiter du spectacle ridicule que constituait notre tentative d'échapper à un milieu de vie duquel il s'accommodait somme toute fort bien.

Il ne me fallut guère longtemps pour saisir ce qu'il me restait à faire, dans toute son abominable dangerosité. Je me mis à trembler de tout mon être, autant à cause des muscles intestinaux sollicités jusqu'à leur point de rupture que de la peur. Mon désir de quitter cette ville infecte vint toutefois me fournir l'élan et le courage nécessaires à la réalisation de cette ultime étape, qui m'affranchirait une fois pour toutes de cet endroit ignoble - du moins, c'est ce que je croyais, assez naïvement, à cette époque.

Je profitai du fait que mon tour pour le relâchement venait tout juste de passer, ce qui m'octroyait, avant que la pression dans mes boyaux n'atteignît à nouveau un seuil critique, quelques brefs instants de clarté et une liberté de mouvement inouïe, pour disposer le brasero à l'arrière de la charrette, au milieu, de manière à ce que nous pussions tous deux l'atteindre d'où nous gisions. Nous dûmes alors altérer peu à peu nos cadences respectives, pendules flatulents que nous étions, pour nous synchroniser et diriger un jet commun exactement au même instant vers le brasero. Nous jouions le tout pour le tout; la moindre erreur de calcul, la moindre déviation angulaire, la moindre inexactitude de force centripète, la moindre imperfection dans la réserve du prévôt, la moindre défaillance de nos sphincters... il y avait tant de détails qui pouvaient faire en sorte que notre bouclier gazeux défaillît et nous exposât trop tôt ou trop longtemps, alors que nous retenions nos flatulences pour le feu d'artifice final. D'ailleurs, de toute évidence, même le minutage le plus subtil de notre part n'allait pas sans risques. La dernière phase du cycle nous exposait durant quelques secondes; il fallait seulement espérer que la déflagration se produirait avant qu'une des formes rampantes ne puisse ajouter nos membres à sa macabre collection.

Flatulie me donna, du fond de son regard, le signal.

Ces dernières réminiscences m'ont rappelé l'explosion sur le bateau, qui a dû être la cause du naufrage. J'ai eu brièvement bon espoir que ce progrès soudain me permettrait de retracer les raisons de ma navigation dans cette région du monde, et de recouvrer ainsi des pans de ma vie plus récente, ma vie d'adulte, mais je n'ai eu pour toute récompense que de terribles migraines qui m'ont même empêché de jouer hier soir. Les employés du casino m'en ont évidemment fait l'amère reproche, et j'ai trouvé le filet mignon exécrable et le whisky moins qu'ambrosiaque ce matin au déjeuner. Sans doute, ils se sont vengés de mon absence à la table de jeu en me fournissant des victuailles moins que sublimes.






3 commentaires:

  1. Flatulie interrompit ma transe intestinale pour me désigner quelque chose. J’en étais au moment décroissant de l’amplitude de souffrance découlant de mes crampes et notre synchronisation indiquait donc que la douleur de Flatulie s’accroissait. Son visage déformé et les yeux remplis de larmes par l’appréhension d’une nouvelle colique qui s’annonçait particulièrement féroce, elle me pointa une petite porte coulissante sous le banc du cocher, juste avant de se crisper atrocement, les yeux écarquillés et le visage exsangue. J’entrepris d’utiliser ce court répit pour ramper tant bien que mal jusqu’à l’endroit désigné. Je dus m’arrêter par deux fois pour me tortiller de douleur et expulser de grands nuages nauséabonds avant de me rendre jusqu’au cabinet dont j’ouvris la porte d’un geste qui me sembla durer une éternité.

    Mon attention était divisée entre le maintien de notre cadence flatulaire, si précieuse au succès de notre entreprise, et le contenu incongru de ce compartiment. Celui-ci contenait un brasero, duquel émanait une chaleur presque réconfortante. Je sais bien qu'un chat ne peut sourire, mais le regard de Nusse à cet instant était impitoyablement souriant, je pourrais le jurer. Il anticipait ce qui allait venir avec un délice presque obscène. Ce compagnon d’aventure félin était parfaitement incongru. Il semblait flotter au-dessus de tous nos tracas, la viscosité corrompue de Bobignon semblant n’avoir sur lui aucune prise. Il ne pouvait que profiter du spectacle ridicule que constituait notre tentative d'échapper à un milieu de vie duquel il s'accommodait, somme toute, fort bien.

    Je saisis immédiatement ce qu'il me restait à faire, dans toute son abominable dangerosité. Un frisson me traversa, d’un effroi doublé de l’épuisement total de mes muscles intestinaux sollicités jusqu'à leur point de rupture. Mon désir de quitter cette ville infecte vint toutefois me fournir l'élan et le courage nécessaires à la réalisation de cette ultime étape, qui mettrait derrière moi définitivement
    cet endroit ignoble - du moins, c'est ce que je croyais naïvement à ce moment.

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  3. Je profitai du fait que mon tour pour le relâchement sphinctérien venait tout juste de passer, ce qui m'octroyait, avant que la pression dans mes boyaux n'atteignît un nouveau paroxysme, quelques brefs instants de clarté et une liberté de mouvement inouïe, pour disposer le brasero à l'arrière de la charrette, au milieu, de manière à ce que nous puissions tous deux l'atteindre d'où nous gisions. Nous dûmes alors altérer peu à peu nos cadences respectives, pendules flatulents que nous étions, pour nous synchroniser et diriger un jet commun exactement au même instant vers la flamme du brasero. Nous jouions le tout pour le tout; la moindre erreur de calcul, la moindre déviation angulaire, la moindre inexactitude de force centripète, la moindre imperfection dans la réserve du prévôt, la moindre défaillance de nos sphincters... il y avait tant de détails qui pouvaient faire en sorte que notre bouclier gazeux défaillît et nous exposât trop tôt ou trop longtemps, alors que nous retenions nos flatulences pour le feu d'artifice final. D'ailleurs, de toute évidence, même le minutage le plus subtil de notre part n'allait pas sans risques. La dernière phase du cycle nous exposerait durant quelques secondes; il fallait seulement espérer que la déflagration se produirait avant qu'une des formes rampantes ne puisse ajouter nos membres à sa macabre collection.

    Flatulie, langue sortie, me fit un clin d’oeil, c’était le signal.

    Ces dernières réminiscences m'ont rappelé l'explosion sur le bateau, qui fut évidemment la cause du naufrage. J'espérai brièvement que ce progrès soudain me permettrait de retracer les raisons de ma navigation dans cette région du monde, et ainsi recouvrer des pans de ma vie plus récente. Je n'ai toutefois eu droit qu’à de terribles migraines qui m'ont même empêché de jouer pour toute une nuit. Les employés du casino m'ont amèrement blâmé, et j'ai trouvé le filet mignon faisandé et le whisky moins qu'ambrosiaque ce matin au déjeuner. Sans doute, ils se sont vengés de mon absence à la table de jeu en me fournissant des victuailles à peine comestibles.

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