samedi 2 novembre 2019

11. L'antre de Flatulie

Bien que constitué de terre battue, le sol n'était nullement gluant. Je fus, à mon grand soulagement, en mesure de me relever sans m'arracher d'énièmes lanières d'épiderme et de vibrisses. Toutefois, j'étais un brin désorienté par l'aisance surprenante de mon mouvement, puisque, par habitude, j'avais donné un si grand coup pour m'arracher à la succion que j'en avais presque effectué un salto arrière. Il va sans dire que mon séjour dans cette ville maudite fut un facteur déterminant dans le développement de la forte musculature qui m'a si bien servi tout au long de ma vie tumultueuse, et qui m'a probablement permis de rejoindre la rive suite au naufrage, malgré l'épuisement et un état semi-comateux.

Je me souviens si nettement encore de la terreur dans laquelle me plongerait, des années plus tard, la boutique de cette esthéticienne rescapée de Bobignon, qui avait eu la terrible idée d'emmener avec elle un échantillon de la substance visqueuse qui recouvrait tout, et qui fit fureur pour l'épilation des gentes dames de l'aristocratie sabotienne, jusqu'à ce que les autorités parviennent à associer une série de décès inexplicables (doublés d'une puanteur immonde) à une visite récente chez la travailleuse du beau. Il m'arrive encore parfois de me réveiller d'un cauchemar où toute la Sabotie est poisseuse, envahie par la substance qui se reproduisait d'elle-même et semblait de surcroît posséder une certaine forme rudimentaire de conscience, avant de se répandre jusqu'à recouvrir le monde entier et à l'étouffer sous l'atroce linceuil de sa putrescence gommeuse et inexorable. Rien de tel ne survint, mais on ne retrouva jamais l'esthéticienne, ni la substance, ce qui me fait encore à ce jour redouter de grands malheurs. Pire encore, le fait qu'une personne d'une telle inconséquence connaisse le secret des tubes mettait, et continue de mettre en péril le multivers tout entier. Qu'arriverait-il si, par inadvertance, un peu de substance s'échappait alors que l'esthéticienne était en transit dans les tubes? Je n'ose imaginer l'odieuse étendue des dégâts...

Il me fallut donc quelques instants pour retrouver mes repères. La pièce dans laquelle je me trouvais était carrée et basse de plafond. Il y régnait une chaleur réconfortante qui m'enveloppa tendrement tout en chassant l'humidité crasseuse de Bobignon. J'éprouvai alors un sentiment d'amour filial comme jamais auparavant avec Omblé, et un fugace souvenir de ma mère disparue se faufila dans le théâtre de mon esprit délabré: une créature d'une beauté irréelle et chaleureuse à souhait me souriait en me drapant d'une épaisse couverture et en me professant des mots doux. Je m'abandonnai totalement à ce souvenir dans un souvenir et je perdis totalement la notion du temps, si bien que je m'éveillai à même la moquette, pour apercevoir un garde de sécurité penché au-dessus de moi qui me reprochait mon absence prolongée à la table de jeu. Ce fut ma première expérience, ma foi assez dérangeante, avec les périls de la récursivité, surtout quand on se trouve dans un casino.


2 commentaires:

  1. Le sol de terre battue sur lequel je gisais m’étonna par sa consistance ferme et non gluante, contraste soulageant avec les répugnantes ruelles de Bobignon. Je pus ainsi soulever mon visage sans qu’une adhérance visqueuse ne m’arrache d’énièmes lanières d’épiderme et de vibrisses. Toutefois, l’aisance avec laquelle je pus me lever me déconcerta, habitué que j’étais à forcer contre la succion qu’exerçait le sol sur chacun de mes pas. J’y avais mis tant de vigueur que je fus projeté contre un mur et je m’effondrai sur mon postérieur, assommé. En rétrospective, je crois que mon séjour prolongé dans cette ville maudite contribua à développer ma forte constitution et ma puissante musculature qui me servirent remarquablement dans les aventures qui suivirent. Je n’aurais probablement jamais pu rejoindre la rive suite au naufrage, dans un état semi-comateux, si ce n’était de ce conditionnement pénible et rigoureux que m’imposa l’environnement hostile de Bobignon.

    Alors que je revenais à moi, mon odorat me signifia que l’air de cette pièce était sensiblement moins vicié que n’importe où ailleurs dans cette ville maudite. Je pris une grande respiration pendant que mes yeux s’habituaient à la pénombre réconfortante. La pièce dans laquelle je me trouvais était carrée et basse de plafond. Un foyer dans le coin envoyait une douce lumière orangée et une chaleur sèche et apaisante qui m’enveloppait tendrement, chassant l’humidité crasseuse de Bobignon. J’éprouvai alors un sentiment d’amour filial comme jamais auparavant je pus le ressentir avec mon père Omblé, et un fugace souvenir de ma mère disparue se faufila dans le théâtre de mon esprit délabré: une femme d’une beauté irréelle et nourricière qui me souriait en me drapant d’une épaisse couverture et en me susurrant des mots doux.

    À ce doux souvenir se superposa la figure de Flatulie, silhouette féminine moins merveilleuse que celle que mes songes me proposaient, mais néanmoins plaisante. Femme d’affaires aguerrie, elle s’empressa de me proposer ses produits. “Vous me semblez bien amoché, jeune homme. Puis-je vous proposer ce baume antiseptique hydratant pour panser vos plaies?” dit-elle en me présentant un petit flacon de métal poli. “Vous m’avez l’air d’un aventurier, j’ai un marché à vous proposer en échange de mes services.” Je fus flatté de me faire qualifier comme tel: moi, un aventurier! Je tendis la main vers le flacon, mais elle la repoussa délicatement. “Je prends ça pour un oui! Laissez-moi faire, valeureux jeune homme!”

    L’idée d’une esthéticienne à Bobignon semblait a priori complètement loufouque, mais Flatulie me rappela qu’avant la gaffe monumentale de Gourmol (apparement la rumeur de sa culpabilité était connue de tous), Bobignon était une ville tout à fait respectable, avec une classe de nobles florissante et friande de produits de beauté de toutes sortes. Toutefois, depuis, les affaires n’allaient pas très bien. La plupart des gens moindrement soucieux de leur apparence avaient fui la ville ou étaient morts, suffoqués par la substance gluante qui la recouvrait. Le marché que j’avais tacitement accepté était de l’aider à fuir cet endroit malpropre afin qu’elle puisse poursuivre sa passion de générer du beau à travers quelques crèmes et poudres onéreuses de sa confection.

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  2. J’ai encore un souvenir très net de la terreur dans laquelle me plongerait, des années plus tard, la boutique de cette esthéticienne rescapée de Bobignon. Elle avait eu la terrible idée d'emmener avec elle un échantillon de la substance poisseuse qui recouvrait tout. Son flair de commerçante était juste, car elle en fit un onguent qui fit fureur pour l'épilation des gentes dames de l'aristocratie sabotienne. Toutefois, lorsque les autorités parvinrent à associer une série de décès inexplicables (doublés d'une puanteur immonde) à une visite récente chez l’embellissante, elle disparut sans que personne ne sache où elle était partie.


    Il m'arrive encore parfois de me réveiller d'un cauchemar où toute la Sabotie est poisseuse, envahie par cette substance qui se reproduisait d'elle-même et semblait même posséder une certaine forme rudimentaire de conscience malveillante, avant de se répandre jusqu'à recouvrir le monde entier en l’étouffant sous l'atroce linceul de sa putrescence gommeuse et inexorable. Rien de tel ne survint, mais on ne retrouva jamais l'esthéticienne, ni la substance, ce qui me fait encore à ce jour redouter de grands malheurs. Pire encore, le fait qu'une personne d'une telle inconséquence connaisse le secret des tubes mettait, et continue de mettre en péril le multivers tout entier. Qu'arriverait-il si, par inadvertance, un peu de substance s'échappait alors que l'esthéticienne était en transit dans les tubes? Je n'ose imaginer l'odieuse étendue des dégâts…

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